M

Thématiques

Newsletter

Chaque semaine, recevez les dernières actualités de Tenoua

À propos

Qui sommes-nous

L'équipe

Les partenaires

Contact

Archives

Informations

Mentions légales

Ofer Waldman : “Si l’AfD arrive au pouvoir, le parti disposera d’outils démocratiques susceptibles de l’aider à détruire la démocratie allemande de l’intérieur”

Ofer Waldman est auteur et militant. Il dirige actuellement le bureau de Tel‐​Aviv de la Fondation Heinrich Böll, où il travaille sur les questions de démocratie, de démocratie de genre, de droits humains et de justice environnementale. Après la victoire historique de l’AfD, le parti d’extrême droite allemand, lors des élections locales en Saxe‐​Anhalt, il analyse les défis posés par un résultat largement anticipé, mais qui n’en marque pas moins un moment profondément inquiétant de l’histoire allemande.

Publié le 11 septembre 2026

15 min de lecture

Read this article in English / Lire cet article en anglais

Antoine Strobel‐​Dahan - La semaine dernière, Alternative für Deutschland, le parti d’extrême droite allemand, a remporté le scrutin régional en Saxe-Anhalt. On a beaucoup entendu ici, en France, que « pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale », un gouvernement d’extrême droite pourrait arriver au pouvoir dans un Land allemand. Même si ce résultat avait été largement anticipé par les sondages, quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris que l’AfD avait obtenu près de 44 % des voix ?

Ofer Waldman - Je ne veux pas employer le mot « choc », parce qu’un choc suppose une surprise, et ce n’est pas une surprise. Nous l’avons vu venir. Mais, bien sûr, cela marque un moment dans l’histoire.

La première chose à laquelle j’ai pensé – parce que, là encore, je travaille aussi dans un contexte israélien –, c’est que cela constitue une preuve supplémentaire que nous appartenons à une génération qui, en Allemagne, en Europe, mais aussi au Moyen‐​Orient et en Amérique du Nord, s’éloigne des enseignements historiques de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale.

Ces enseignements nous obligent à respecter le droit humanitaire et le droit international. Ils nous engagent aussi à faire preuve de modération en politique, plutôt qu’à rechercher les extrêmes.

Et le fait que 44 % des citoyens allemands de Saxe‐​Anhalt – et, comme nous le savons, 29 % à l’échelle nationale selon les derniers sondages, ce qui ferait de l’AfD la première force politique du pays – soient prêts à voter pour l’AfD signifie, au fond, qu’ils sont prêts à s’éloigner des enseignements de l’histoire allemande, qui sont aussi ceux de l’histoire judéo‐allemande.

Mais, encore une fois, je ne pense pas qu’il s’agisse simplement d’un problème allemand. Bien sûr, cela prend une résonance particulièrement amère lorsque cela se produit en Allemagne. Il y a aussi quelque chose de profondément amer lorsque cela se produit en Israël, lorsque l’on voit des responsables politiques israéliens s’exprimer d’une manière profondément antidémocratique et profondément contraire aux principes du droit humanitaire et du droit international.

Personnellement, cela me donne encore davantage envie de poser cette question : comment pouvons‐​nous transmettre les enseignements historiques de 1945 aux personnes qui vivent aujourd’hui, plus de 80 ans après la libération d’Auschwitz et la fin de la Seconde Guerre mondiale ?

ASD - Il y avait cette idée, peut-être même cette illusion, que l’Allemagne était en quelque sorte immunisée contre l’extrême droite. En raison de son histoire, l’Allemagne a probablement fait davantage que n’importe quel autre pays pour comprendre les mécanismes qui conduisent à l’extrême droite, pour les combattre et pour empêcher des partis d’extrême droite d’accéder au pouvoir. Et pourtant, depuis des années, nous voyons l’AfD progresser, jusqu’à cette première victoire électorale massive. Qu’est-ce qui a mal tourné ?

OW - Je ne voudrais pas donner l’impression de chercher des excuses. Je dirais que ce que nous observons aujourd’hui en Allemagne s’est produit dans d’autres pays européens il y a dix ou vingt ans.

La Erinnerungskultur allemande – cette culture de la mémoire dont vous parliez, cet effort national pour commémorer et transmettre les enseignements de la Seconde Guerre mondiale et, sur le plan politique, tout particulièrement ceux de l’extrémisme de droite – a protégé l’Allemagne dans une certaine mesure. Ce que nous voyons aujourd’hui en Allemagne s’est produit plus tôt dans d’autres pays européens. Cette culture a permis de protéger la démocratie pendant dix ou vingt ans de plus qu’ailleurs. Mais, comme nous le voyons, elle n’a pas immunisé l’Allemagne contre l’extrémisme politique.

Alors oui, bien sûr, je pense que la société civile allemande, le monde politique, le milieu culturel et le monde universitaire doivent se poser des questions sérieuses. Il y a les élections en Saxe‐​Anhalt et, comme vous l’avez dit, je pense que ce sera la même chose en Mecklembourg‐​Poméranie‐​Occidentale, la même chose en Saxe, et qui sait ce qui se passera lors des prochaines élections fédérales ?

Je crois que ce résultat tend un miroir au monde universitaire, politique et culturel, et à certaines institutions fédérales allemandes. Leur rôle est précisément d’empêcher ce genre de choses de se produire, et elles ont échoué.

La question est donc bien celle‐​ci : qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? Comment avons‐​nous échoué à faire comprendre aux jeunes générations allemandes pourquoi la première phrase de la Loi fondamentale affirme que la dignité humaine est inviolable ? Nous avons manifestement échoué.

Mais je dois ajouter qu’il existe évidemment un contexte propre à l’Allemagne de l’Est que l’on ne peut pas ignorer. Si l’AfD y est particulièrement forte, cela tient à des raisons historiques. Angela Merkel elle‐​même a reconnu, au cours de sa dernière année au pouvoir, qu’elle avait échoué à faire émerger un récit allemand commun, un récit véritablement unifié.

Il y a beaucoup de gens, surtout dans l’est de l’Allemagne, qui sont prêts à presque tout pour exprimer leur opposition au gouvernement fédéral à Berlin. Ils refuseront de se faire vacciner contre le Covid, ils voteront pour l’AfD, ils feront tout ce qu’ils peuvent pour manifester leur rejet de Berlin.

Je ne pense pas que 44 % de la population de Saxe‐​Anhalt soient des néonazis. Je pense qu’une part importante de ces 44 % vote avant tout par protestation contre le gouvernement fédéral à Berlin, plutôt que par adhésion au nationalisme allemand ou au néonazisme.

ASD – Je suis tombé sur ce mot allemand, qui semble assez difficile à traduire : Vergangenheitsbewältigung. Je le comprends comme l’effort consistant à affronter le passé, à reconnaître les crimes qui ont été commis et à en assumer la responsabilité. Il me semble qu’une partie des jeunes générations dit aujourd’hui, en substance : « Laissons ce récit devenir l’Histoire. Ce n’est plus le nôtre. » Bien sûr, cela ne signifie pas que les personnes qui votent pour l’AfD sont des néonazis ou quoi que ce soit de ce genre. Mais peut-être que cela signifie qu’elles ne veulent plus porter cette responsabilité comme leurs parents ou leurs grands-parents ont dû le faire, ou ont choisi de le faire. Peut-on parler d’un fossé générationnel ?

OW - Vous faites une distinction très importante entre mémoire et Histoire. Le sociologue français Maurice Halbwachs a avancé l’idée qu’il existe quelque chose comme une mémoire collective vivante, qui dure généralement autour de 75 ans. Au bout de 75 ans (soit trois générations), la mémoire devient Histoire. On retrouve aussi cette distinction entre mémoire et Histoire dans les travaux de l’historien français Pierre Nora et de l’historien allemand Jan Assmann.

J’ai 47 ans. Vous et moi avons grandi dans un monde où la Shoah et la Seconde Guerre mondiale constituaient encore la référence historique immédiate pour tout, y compris dans la culture. Il y a ce très beau livre d’Annie Ernaux, Les Années, dans lequel la Seconde Guerre mondiale demeure cette référence historique vivante. Mais cela, après 75 ans, est désormais terminé.

L’historien allemand Norbert Frei disait en 2005 : ça y est, nous avons franchi le seuil qui sépare la mémoire vivante de l’Histoire. Voilà donc une première réponse. Pour la génération actuelle, la Seconde Guerre mondiale, la Shoah et Auschwitz sont devenus ce que Verdun est pour vous et moi : de l’Histoire.

Et puis il y a cette expression allemande que vous avez mentionnée, Vergangenheitsbewältigung. Les termes employés ont en réalité évolué au fil des générations.

La première génération – celle des responsables, de ceux qui avaient servi dans l’armée allemande ou dans les SS, de ceux qui avaient été membres du NSDAP – parlait de Schlussstrich : il fallait tirer un trait sous l’Histoire et repartir de zéro, faire tabula rasa après 1945.
Leurs enfants ont parlé de Vergangenheitsbewältigung, de dépassement du passé : reconnaître ce passé, mais aussi le surmonter.
Leurs enfants, à leur tour, ont parlé de Vergangenheitsaufarbeitung, c’est-à-dire du travail sur le passé, de son élaboration. C’était dans les années quatre‐​vingt‐​dix, à une époque où l’Allemagne a véritablement travaillé sur son passé d’une manière admirable.
Et leurs enfants, dont certains font aujourd’hui partie des électeurs de l’AfD, reviennent à cette idée du Schlussstrich. Ils disent : assez, c’est assez. Il faut de nouveau tirer un trait sous l’Histoire. 1945 devient die Stunde Null, « l’heure zéro », une sorte de point zéro à partir duquel on recommence.

C’est un peu comme lorsqu’un des dirigeants de l’AfD au Bundestag a déclaré que les douze années du IIIe Reich n’avaient été qu’un Vogelschiss, une fiente, dans l’Histoire allemande. C’est bien ce que cela signifie : ces douze années n’auraient plus de pertinence pour la réalité politique d’aujourd’hui. Et si elles n’ont plus de pertinence pour la réalité politique actuelle, alors il n’y a aucune raison pour que les Allemands votent différemment de ceux qui votent pour Marine Le Pen, Heinz‐​Christian Strache en Autriche, Geert Wilders aux Pays‐​Bas, Nigel Farage au Royaume‐​Uni ou Itamar Ben Gvir en Israël. Il n’y a plus de différence, parce que l’enseignement qui consistait à rejeter l’extrémisme politique et à défendre le droit international et les droits humains n’est plus considéré comme valable.

ASD – J’ai été assez surpris en entendant le chancelier Friedrich Merz lors d’une conférence de presse, le lendemain de l’élection. Il semblait stupéfait, voire choqué. Vous avez dit que vous ne vouliez pas employer le mot « choc », parce qu’il suppose une surprise, mais lui avait réellement l’air surpris, presque comme s’il n’arrivait pas à y croire. Je me suis demandé s’il n’y avait pas eu, avant l’élection, une forme de déni au sein de la classe politique allemande.

Et ensuite, il a employé des mots très forts, sans doute destinés à rassurer, mais que, personnellement, je n’ai pas trouvés rassurants du tout : « Les institutions sont solides. Ne vous inquiétez pas. » C’était presque comme si la solidité des institutions était soudain devenue une question. Si personne ne vous l’a demandé et que vous ressentez tout à coup le besoin de dire que les institutions sont solides, c’est peut-être que vous craignez qu’elles ne le soient pas tant que ça.

Jeudi, par ailleurs, le gouvernement fédéral envisagerait de ne pas transmettre certains documents à l’AfD si elle devait participer à une alliance de gouvernement — par exemple des plans de gestion de crise —, par crainte qu’ils puissent être communiqués à la Russie…

OW – Je serais très prudent avant de commenter les propos du chancelier Merz. Je dirais qu’il ne devrait pas être si surpris, parce que, même avant les précédentes élections en Allemagne, nous avions déjà vu qu’il était disposé, dans une certaine mesure, à accepter une coopération avec l’AfD au niveau fédéral.

Après l’effondrement du précédent gouvernement, formé par le SPD, les libéraux et les Verts, ou plutôt après qu’il a perdu la confiance du Bundestag, Friedrich Merz a fait adopter, non pas une résolution mais une déclaration par le Bundestag allemand sur l’immigration et d’autres sujets grâce aux voix de l’AfD. Friedrich Merz ne devrait donc pas être si surpris. Après avoir joué avec le feu, il ne devrait pas s’étonner de s’être légèrement brûlé.

Nous savons qu’une partie de la CDU envisage ouvertement d’abattre ce qu’on appelle le « cordon sanitaire », c’est-à-dire la politique de la CDU consistant à refuser toute coopération avec l’AfD.

Nous savons également que le service de renseignement intérieur allemand, le Bundesverfassungsschutz, l’Office fédéral de protection de la Constitution, a qualifié l’AfD de parti d’extrême droite rejetant l’ordre constitutionnel démocratique allemand. Mais cette qualification doit encore faire l’objet de procédures judiciaires, qui n’ont pas encore abouti.

À l’inverse, certaines voix à gauche appellent à l’interdiction de l’AfD. Car la question ne se limite pas à savoir si l’AfD pourrait transmettre des documents à la Russie. Si l’AfD arrive au pouvoir en Saxe‐​Anhalt, cela signifie que le service de renseignement intérieur du Land de Saxe‐​Anhalt sera entre ses mains. Cela signifie que les universités de Saxe‐​Anhalt seront entre ses mains. Cela signifie que la radio, l’agence d’éducation civique, les théâtres, les orchestres et les écoles seront entre ses mains.

Cela signifie que l’AfD disposera d’outils démocratiques susceptibles de l’aider à détruire la démocratie allemande de l’intérieur. Cela rappelle les années 1930, lorsque le NSDAP – et je ne dis pas que l’AfD est identique au NSDAP –, un parti antidémocratique, a utilisé les outils de la démocratie pour détruire la République de Weimar de l’intérieur.

Et le fait que la démocratie allemande n’ait pas élaboré de stratégie pour faire face à cette menace constitue un échec — pas seulement celui de Friedrich Merz, d’ailleurs, mais aussi celui des gouvernements précédents. Cela relève toutefois tout particulièrement de sa responsabilité aujourd’hui, puisqu’il est chancelier.

ASD – C’est assez effrayant, parce que si vous décidez de ne pas leur accorder le pouvoir qu’ils ont obtenu par les urnes, vous portez déjà atteinte à la démocratie d’une autre manière. Mais si vous les laissez exercer ce pouvoir, vous risquez de permettre que la démocratie elle-même soit mise à mal. Est-ce à dire qu’il est trop tard ?

OW – Je suis engagé politiquement depuis toujours, aussi loin que je me souvienne. Même lorsque j’étais musicien, je suis arrivé en Allemagne avec l’orchestre israélo‐​arabe fondé par Daniel Barenboim et Edward Said, le West‐​Eastern Divan Orchestra.

Et je pense que tant que vous avez la liberté et le privilège de me poser cette question, et que j’ai la liberté et le privilège de réfléchir à ma réponse et de vous la donner, cela signifie que vous et moi n’avons pas seulement la liberté et le privilège d’avoir cette conversation : nous avons aussi une obligation. Nous avons l’obligation de défendre la démocratie par tous les moyens à notre disposition, en faisant usage de tous les privilèges dont nous bénéficions.

J’entends des gens en Allemagne, pas seulement en Saxe‐​Anhalt, mais ailleurs aussi, dire : « Maintenant, il faut partir. Allons au Canada, en Nouvelle‐​Zélande, au Chili, sur la Lune », peu importe.

C’est la même chose en Israël. J’entends des gens dire : « Si Nétanyahou remporte les prochaines élections, fin octobre, si Ben‐​Gvir est toujours ministre de la Sécurité nationale, nous quitterons Israël. »

Et alors, je leur demande : d’accord, vous avez le privilège de pouvoir quitter l’Allemagne, vous avez le privilège de pouvoir quitter Israël, vous avez les moyens financiers, l’éducation, les réseaux, vous pouvez commencer une nouvelle vie ailleurs, mais qu’en est‐​il de ceux qui ne le peuvent pas ?

Qu’en est‐​il des migrants qui vivent aujourd’hui en Saxe‐​Anhalt ? Si l’AfD y arrive au pouvoir et prend le contrôle de la police, à quoi ressemblera leur vie pendant que vous commencerez la vôtre à Montréal, Oakland ou ailleurs ? Qu’est-ce que cela dit de votre engagement, de l’obligation qui découle de vos privilèges, de votre éducation, des libertés dont nous disposons encore ?

Parce que, encore une fois, vous pouvez me poser cette question et je peux vous donner cette réponse. Cela signifie que tout n’est pas perdu. Cela signifie que nous devons nous lever et lutter avec tout ce dont nous disposons, en solidarité avec nos amis démocrates en Israël, en Allemagne, en France, aux États‐​Unis, partout. Parce que partout, nous sommes confrontés aux mêmes défis. Ils prennent des formes différentes, les contextes sont différents, mais le défi est le même.

Et, soit dit en passant, nos ennemis sont très bien interconnectés. Les ennemis de la démocratie sont interconnectés à l’échelle mondiale ; nous devons donc l’être nous aussi. Nous ne pouvons pas abandonner. Nous devons tenir bon.

ASD – Pour gouverner en Saxe-Anhalt, l’AfD pourrait avoir besoin de conclure une alliance avec le petit parti populiste de gauche BSW, né d’une scission de Die Linke. Nous avons vu en Italie, en 2018, une alliance assez comparable entre populistes de droite et de gauche, avec la coalition formée par le Mouvement 5 étoiles et la Ligue. Mais ce type d’alliance reste assez inhabituel. Que vous inspire cette possibilité de voir les deux extrêmes politiques se rejoindre pour gouverner, voire pour mettre à l’épreuve les institutions démocratiques ? Qu’est-ce que la perspective d’une telle alliance ajoute à votre lecture de la situation ?

OW – Les électeurs de l’AfD et du BSW se ressemblent beaucoup. Comme je le disais tout à l’heure, certains d’entre eux (pas tous) sont des électeurs de protestation. Sahra Wagenknecht, la fondatrice du BSW, le Bündnis Sahra Wagenknecht, incarne à bien des égards une forme de protestation permanente, contre tout et tout le temps.

Tout le monde soutient l’Ukraine, alors elle affiche davantage de compréhension à l’égard de la Russie. L’AfD aussi, d’ailleurs. Elle cultive cette position systématiquement anti‐​consensus, anti‐establishment.

On connaît, en Italie notamment mais aussi ailleurs, ce qu’on appelle la théorie du fer à cheval : l’idée selon laquelle les extrêmes du spectre politique, l’extrême droite et l’extrême gauche, se rapprochent l’un de l’autre comme les deux extrémités d’un fer à cheval.

Sans me prononcer directement sur l’AfD ou le BSW, je dirais qu’il y a quelque chose de très inquiétant dans ce que j’entends de la part des deux partis. Ils ne parlent d’ailleurs pas véritablement de former une coalition. Ils parlent plutôt de coopérer sur des sujets politiques précis, sans constituer formellement une coalition. Chaque fois que le Parlement de Saxe‐​Anhalt examinerait un nouveau projet, ils étudieraient cette proposition au cas par cas et pourraient travailler ensemble. Il s’agirait donc de coopérations ad hoc.

ASD – Vous êtes israélien et vous vivez aujourd’hui en Israël, mais vous avez passé plusieurs années en Allemagne. Le basculement vers l’extrême droite est une tendance mondiale. On le voit en Italie, aux États-Unis et en Argentine, mais aussi en Inde, en Colombie et en Thaïlande ainsi qu’au Chili, au Japon – ce n’est pas seulement un phénomène occidental – et, bien sûr, en Israël. Ce n’est pas seulement l’Allemagne. C’est partout. En tant qu’Israélien juif connaissant en profondeur la société allemande, comment voyez-vous cette trajectoire dangereuse dans laquelle nous semblons engagés à l’échelle mondiale ?

OW – Je vais vous répondre d’une manière peut‐​être inattendue. Depuis mon premier jour à la tête de la Fondation Heinrich Böll en Israël, je dis que les défis auxquels la démocratie israélienne est confrontée ne sont pas spécifiquement israéliens. Ce sont des défis mondiaux qui prennent ici une forme israélienne.

Quand j’entends les critiques adressées à la société israélienne – il y a énormément de choses à critiquer en Israël : à cause de Gaza, des violences qui se poursuivent en Cisjordanie, de politiques qui compromettent les perspectives d’une paix durable au Moyen‐​Orient, notamment avec le Liban et l’Arabie saoudite, mais avant tout à cause du traitement raciste, cruel et violent infligé aux Palestiniens, de l’occupation, de l’annexion… Il y a énormément de choses à critiquer en Israël… Mais quand on affirme que les Israéliens seraient en quelque sorte un peuple à part, qui aurait un problème particulier avec la démocratie ou avec les droits humains, je trouve que cela commence à prendre une tonalité légèrement antisémite.

Parce que les défis auxquels nous sommes confrontés en Israël ne sont pas propres à Israël. Ils prennent ici une forme particulièrement sanglante parce que nous sommes au cœur du conflit au Moyen‐​Orient. Et tout particulièrement depuis le 7 octobre – je ne dis pas que le 7 octobre en a été le point de départ ; le 7 octobre est un autre moment de l’Histoire, mais un moment particulièrement sanglant –, les démons de cette région se sont déchaînés, du côté israélien juif comme du côté palestinien, au Liban, en Iran et au‐​delà. Mais, encore une fois, ce défi n’est pas seulement israélien.

Et c’est ce qui me donne de l’espoir, parce que je sais que mes alliés dans le combat pour l’avenir des habitants de cette terre, Palestiniens et Juifs, ne sont pas seulement ici. Juifs et Palestiniens ne pourront connaître un avenir pacifique et prospère que lorsqu’il y aura un État souverain d’Israël et, à ses côtés, un État souverain de Palestine.

Et ceux qui se battent pour cet avenir ont des alliés en Allemagne, en France, aux États‐​Unis, au Royaume‐​Uni et ailleurs dans le monde, parce que partout nous sommes confrontés au même défi. Les organisations de la société civile israélienne qui se battent courageusement pour l’avenir démocratique de cette région ont une grande expérience à partager.

Je pense que nos alliés en Allemagne, qui commencent aujourd’hui à prendre conscience du monstre qui a poussé dans leur propre jardin, peuvent beaucoup apprendre d’organisations comme B’Tselem, Breaking the Silence, le New Israel Fund, l’Association for Civil Rights in Israel et toutes les autres organisations de la société civile israélienne. Cette solidarité et cet apprentissage réciproque entre les différents terrains de ce combat mondial pour la démocratie sont quelque chose qui me donne de l’espoir.

Ici, en Israël, la gauche est très minoritaire. C’est regrettable, mais c’est la réalité. Il n’y a pas de majorité en Israël en faveur de la solution à deux États ni d’un avenir démocratique pour cet espace. Mais à l’échelle mondiale, je ne pense pas que nous soyons un groupe si restreint. Et cela me donne de l’espoir.

ASD – J’ai une dernière question, celle à laquelle tout le monde pense, mais que l’on hésite peut-être à poser. Elle est sans doute un peu caricaturale mais, dans quelle mesure l’AfD est-elle l’héritière des idées du NSDAP ? Et quel rapport entretient-elle aujourd’hui avec l’antisémitisme ?

OW – Les comparaisons historiques sont des outils extrêmement utiles et importants pour comprendre. Nous comparons des pays et différentes périodes historiques parce que cela nous aide à comprendre les processus à l’œuvre. À certains égards, par exemple, nous pouvons regarder la Russie aujourd’hui et ce qui est arrivé à la société civile russe. Nous pouvons regarder ce qui s’est passé en Hongrie et en Pologne. Cela nous aide à comprendre ce qu’il faut faire, et ne pas faire, dans différents contextes.

Je sais que de nombreux militants américains engagés dans la défense de la société civile démocratique apprennent énormément de leurs alliés et collègues européens. Les comparaisons historiques sont donc extrêmement importantes.

Mais elles ont leurs limites, parce qu’il faut aussi tenir compte du contexte actuel : les réseaux sociaux, la mondialisation, la modernité ou la postmodernité. Il y a une différence entre il y a cent ans et aujourd’hui.

Mais si vous lisez les écrits de la philosophe germano‐​juive Hannah Arendt, le nationalisme a toujours été un moyen très efficace de mobiliser les masses qui se sentent délaissées par la société, par les institutions et par les élites. De ce point de vue, rien n’a changé entre le XIXe siècle, le XXe et aujourd’hui le XXIe, même si les outils sont différents.

Cela fonctionnait dans les années trente et cela fonctionne encore aujourd’hui. Et l’on rend toujours son adversaire politique responsable de ses propres échecs. 

La question de l’antisémitisme est intéressante parce que l’extrême droite allemande occupe aujourd’hui une position particulière. Je n’adhère évidemment pas à cette vision, mais voici ce qu’elle dit : elle vise explicitement les migrants, en particulier les migrants musulmans. Et les dirigeants de l’AfD appliquent en substance le principe selon lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Et ils considèrent le gouvernement israélien actuel comme menant un conflit similaire contre le monde arabe et le monde musulman.

Nous voyons donc des mouvements d’extrême droite européens considérer Israël comme un allié dans une lutte mondiale contre ce qu’ils perçoivent comme leur ennemi : le monde arabe et le monde musulman.

Chaque fois que j’entends des responsables politiques allemands célébrer la « tradition judéo‐​chrétienne », je me dis : vous savez, cette tradition n’a pas toujours été si idyllique. Et la question la plus importante à propos de cette expression est la suivante : qui exclut‐​elle ? Elle exclut les musulmans.

Si cette tradition est « judéo‐​chrétienne », alors, par définition, elle n’est pas musulmane. On dit donc implicitement aux musulmans, qu’ils soient citoyens allemands ou non, qu’ils ne font pas partie de cette tradition, qu’ils ne font pas partie de ce consensus et que, par conséquent, ils n’ont pas vraiment leur place en Allemagne. Et l’on voit, notamment chez les responsables de l’AfD, qu’ils le comprennent parfaitement et qu’ils l’instrumentalisent.

Prenons un exemple. En 2015 et 2016, lorsque de nombreux réfugiés syriens sont arrivés en Allemagne, l’AfD n’était pas encore représentée au Bundestag. Mais tout à coup, on a entendu des voix très conservatrices de la politique allemande, au sein de la CDU et surtout de la CSU, le parti au pouvoir en Bavière, affirmer : « Nous devons protéger nos communautés juives. Nous devons fermer les frontières ».

Or ce sont des gens qui, franchement, n’ont jamais montré d’intérêt pour la vie juive jusqu’ici. Soudain, ils se sont découvert une profonde préoccupation pour les Juifs parce qu’ils peuvent dire : « Maintenant, nous avons un ennemi commun ».

Cela dit, lorsqu’on descend à la base de l’AfD, lorsqu’on parle à ses électeurs ordinaires, on retrouve le bon vieil antisémitisme, qui n’a jamais cessé d’exister, ni en Allemagne de l’Ouest ni en Allemagne de l’Est.

Et il arrive que des responsables israéliens ou juifs affirment que la plus grande menace pour la vie juive en Allemagne vient de la gauche et des migrants, alors même que les statistiques de la police fédérale allemande sont très claires : la majorité des actes violents contre des Juifs et des Israéliens en Allemagne proviennent de l’extrême droite, et non des migrants ni des extrémistes de gauche. Malgré cela, ils disent : « Non, non, le plus grand danger vient des Arabes et des Musulmans. »

C’est une instrumentalisation cynique, à des fins politiques, du combat pourtant essentiel contre l’antisémitisme. Et cela contribue, entre autres, à la progression de l’AfD, ce qui est inacceptable d’un point de vue juif.