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Quand la haine devient un spectacle : de Barbara Butch à la mémoire de l’antisémitisme français
Publié le 22 juillet 2026

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© Yiddish Feminist

Une scène de festival. Une artiste sous les lumières. Une foule venue chercher la musique, la fête, cette parenthèse suspendue où les êtres se retrouvent, quelques heures durant, loin du tumulte du monde. Puis les cris. Les insultes. Les projectiles lancés dans la nuit. Des bouteilles de verre qui volent, qui éclatent – rappelant, brutalement, que certaines haines ne demeurent jamais enfermées dans les seuls mots. La violence surgit là où l’on n’attendait que la légèreté ; elle fend la lumière comme une déchirure, elle vient rompre ce fragile pacte que scelle tout spectacle partagé : celui d’un instant où chacun devrait pouvoir exister sans être ramené à une origine, une religion, une appartenance réelle ou supposée.

Barbara Butch compte parmi ces voix juives qui ont critiqué la politique menée par le gouvernement de Benyamin Nétanyahou et la conduite de la guerre. Elle a dit, publiquement, ses désaccords avec certaines orientations du pouvoir israélien – comme tant d’autres citoyens, israéliens ou juifs, de par le monde. Ce parcours rend le vacarme de cette nuit plus troublant encore. Certaines de ses paroles anciennes ont été reprises par des détracteurs, retournées, tordues, pour nourrir contre elle des accusations politiques. Mais aucun désaccord politique ne saurait devenir le prétexte d’une attaque contre une personne – moins encore lorsque celle‐​ci est visée pour ce qu’on la suppose représenter.

Lorsque l’individu s’efface derrière un symbole fabriqué, lorsque le nom, l’origine ou l’appartenance deviennent motif d’accusation, quelque chose d’autre commence alors : une mécanique plus ancienne, plus sourde, plus tenace.

Depuis le 7 octobre 2023, la France connaît une recrudescence considérable des actes antisémites. Les chiffres, alignés froidement dans les rapports officiels, ne disent jamais tout ; ils portent pourtant des existences bien réelles, des vies bouleversées, des inquiétudes qui s’installent, patientes, dans le quotidien. Selon le bilan publié par le SSMSI (ministère de l’Intérieur), les actes antisémites ont constitué, en 2025, 53 % des actes antireligieux recensés en France (bilan du 12 février 2026). Des chiffres alignés en colonnes, froids comme un registre – et sous ce registre, des artistes, des intellectuels, des étudiants, des familles ; une vigilance nouvelle, des paroles retenues, des gestes autrefois simples devenus, peu à peu, hésitants. Une vieille braise sous la cendre, que le souffle de la haine féconde peut toujours ranimer.

À la fin du XIXᵉ siècle, l’affaire Dreyfus révéla, dans toute sa violence, la profondeur des passions antijuives qui traversaient une partie du pays. Elle dévoila un imaginaire où un homme pouvait être condamné moins pour ses actes que pour ce qu’on prétendait deviner en lui. Dans la presse, dans certains milieux politiques, dans les discours publics, la haine trouvait alors ses relais et ses porte‐​voix. Elle avait ses écrivains, ses polémistes, ses tribunes assidues. Elle se drapait, parfois, d’un vocabulaire savant, de prétendues démonstrations scientifiques, de théories censées donner à ce qui n’était que rejet et préjugé les apparences trompeuses de la raison.

L’entre-deux-guerres ne fit pas taire ces courants. Dans une Europe fragilisée par les crises économiques, les blessures de la Grande Guerre encore vives et les bouleversements politiques, l’antisémitisme trouva de nouveaux espaces où s’épancher. Des journaux, des ligues nationalistes, des mouvements extrémistes s’employèrent à diffuser une vision fantasmée des Juifs, désignés comme responsables de maux imaginaires. Ces constructions mensongères préparèrent, sourdement, les esprits à accepter l’inacceptable.

Lorsque le régime de Vichy s’installa au pouvoir en 1940, il transforma ces préjugés en une politique d’État qui mena à l’exclusion, à la spoliation, à la persécution des Juifs de France. Exclusions, spoliations, arrestations, internements : la persécution des Juifs de France ne fut pas seulement le fait d’une occupation étrangère. Elle fut aussi le fruit de structures françaises, l’ouvrage de collaborateurs français, zélés dans l’exécution de cette politique criminelle. Des familles furent dépouillées de leurs biens. Des voisins furent dénoncés. Des signalements, des gestes de convoitise ou de zèle contribuèrent à livrer des femmes, des hommes, des enfants à leurs persécuteurs. Derrière les grandes décisions historiques se logeaient aussi des gestes ordinaires : l’indifférence d’un voisin, la cupidité d’un acquéreur profitant d’une spoliation, la docilité d’un fonctionnaire appliquant, sans faillir, une loi injuste.

Au cœur de cette nuit‐​là, pourtant, des femmes et des hommes choisirent une autre voie. Des résistants, des Justes, des anonymes qui refusèrent l’abaissement, la peur, la facilité du silence. Leur courage appartient désormais à notre mémoire commune – ceux qui cachèrent un enfant, hébergèrent une nuit, signèrent un faux papier, quand tout autour d’eux commandait de ne pas faire. Cette lumière ne saurait effacer les ombres. La mémoire des Justes éclaire ce que certains surent accomplir ; elle révèle aussi les abandons, les accommodements et les silences qui permirent à la persécution de s’installer. Bien avant Vichy, la haine des Juifs avait déjà ses gazettes et ses théoriciens ; le régime, lui, ne fit que lui donner une administration, des lois, un appareil d’État.

À Paris, une plaque rendant hommage à Arsène et Angèle Richard, couple de Justes, et à leur fille Marcelle, a été profanée. Une plaque de pierre, quelques mots gravés dans le silence d’un mur – et pourtant, elle porte bien davantage qu’une inscription : elle garde la trace vive d’un choix moral, celui d’une famille qui, dans une époque où régnait la peur, refusa obstinément de détourner le regard. S’en prendre à cette mémoire, c’est toucher à ce qu’elle incarne. C’est atteindre le souvenir de ceux qui choisirent de protéger quand d’autres dénonçaient, de sauver quand d’autres se résignaient à abandonner.

L’Histoire ne revient jamais sous les mêmes habits. Les époques changent, les langages se métamorphosent, et les colères prennent parfois des visages nouveaux. Les vieilles haines se glissent dans les mots disponibles, se faufilent dans les fractures d’un temps, mais gardent, sous leurs habits neufs, une mécanique reconnaissable entre toutes : désigner, réduire un être à une appartenance, jusqu’à ce que son seul nom vaille accusation.

Le 7 octobre 2023 a aussi profondément bouleversé le débat public français. La situation des populations civiles, les décisions du gouvernement israélien, la guerre menée à Gaza : autant de sujets qui appartiennent, de plein droit, au champ du débat démocratique.

Une démocratie vit de contradictions – elle se nourrit de la dispute, du désaccord affiché en pleine rue, du droit de contester tout gouvernement, fût‐​il celui d’un État ami. Mais une frontière demeure essentielle : celle qui sépare la critique politique d’une puissance ou d’un dirigeant, de la mise en cause collective des Juifs, en France ou ailleurs. Cette frontière, par endroits, a été brouillée. Des citoyens juifs se sont vus sommés de répondre de décisions prises par un État étranger ; des symboles religieux, culturels, identitaires ont été mêlés à un conflit géopolitique ; des individus ont été ramenés, de force, à une appartenance qu’ils n’avaient jamais choisie comme étendard.

C’est dans cette zone trouble que se sont noués, depuis le 7 octobre, certains des débats les plus vifs autour de La France insoumise. Le mouvement affirme inscrire ses positions dans une critique du gouvernement israélien et dans la défense des droits des Palestiniens. Ses responsables récusent toute accusation d’antisémitisme et revendiquent une lecture strictement politique du conflit. Mais beaucoup de ses prises de parole, les choix lexicaux, les nombreuses séquences publiques ambiguës ont suscité de vives critiques – notamment de la part d’acteurs engagés dans la lutte contre l’antisémitisme, qui jugent que de telles formulations contribuent à brouiller la frontière entre critique de la politique du gouvernement Israélien et représentations visant les Juifs. Car lorsqu’une cause politique devient prisme unique à travers lequel toute réalité se lit, lorsqu’une souffrance en vient à rendre invisibles toutes les autres, le débat perd sa capacité à regarder le monde dans sa complexité – et s’appauvrit d’autant.

Les témoignages de l’animateur Arthur, contraint à une protection renforcée face aux menaces ; du chanteur Amir, visé par des campagnes de boycott ; ou de Barbara Butch, prise pour cible en pleine représentation, rappellent une même réalité inquiétante : il suffit parfois d’un nom, d’une origine supposée ou d’une confession pour que l’individu disparaisse derrière le symbole qu’on lui assigne.

Chaque histoire garde sa vérité propre. Mais les réunir dans une même réflexion permet d’interroger un phénomène commun : la manière dont des êtres peuvent devenir, malgré eux, les réceptacles d’une hostilité qui les dépasse infiniment.

L’affaire Barbara Butch oblige alors à revenir à cette scène précise : une artiste, un public, une nuit qui bascule.

Les mots étaient déjà là, bien avant que la bouteille ne quitte la main qui l’a lancée.