
On nous conseille de commencer par regarder un visage, le visage d’un enfant de 7 ou 8 ans. Il regarde au loin, hors du dessin, songeur. Peut‐être qu’il pense à ce qu’il pourrait faire s’il n’étudiait pas les textes de la tradition, s’il ne portait pas une kippa sur la tête. Il nous apparaît scintillant, des touches de doré ornent sa chemise, ses cheveux, sa kippa. Qui est ce petit garçon ? À quel monde appartient‐il ? L’artiste Piotr Barsony, qui a travaillé sur cette exposition, brutalement disparu en mai dernier, n’est pas là pour nous l’expliquer. “Mais, ce n’est pas une exposition hommage, c’est la continuité de son travail”, nous rappelle sa fille, Maya Barsony.
Pourquoi l’artiste a‑t‐il représenté des Juifs orthodoxes, dont beaucoup d’enfants, qui vivent, se déplacent, jouent avec un cerceau, rêvassent ? Pourquoi a‑t‐il choisi des couleurs aussi vives, parfois même fluorescentes, pour figer des hommes, qui d’ordinaire, s’habillent de costume noir ? “Papa a commencé à peindre à la mort de son père en 1999. Même si mon grand-père avait complètement rompu avec la pratique de la religion, mon père a eu besoin de se rapprocher de ses racines à ce moment-là”. Dans un texte qu’il a écrit à l’occasion de l’exposition (avant sa mort), l’artiste commençait par évoquer son père, Moïse‐Ezechiel, un Juif hongrois né en Transylvanie, dans une famille de Juifs orthodoxes (dont la majorité sera assassinée pendant la Shoah), devenu communiste et résistant FTP‐MOI.
Cette série porte le nom de Jewish Pop, un nom acidulé pour réveiller ce qui est habituellement, si sobre, si monochrome. “C’est un mix entre les univers de Warhol et de Chagall, entre la répétition d’un motif et la représentation de l’étude et du jeu”, remarque le galeriste Éric Darmon et ami de l’artiste. On observe aussi des mondes qui s’entrechoquent, une tradition perdue voire fantasmée, un dessin dépouillé et joyeux, une fragile insouciance. Pourquoi ce choix ? Pas le temps de le sonder, nous renseigne sa fille. Et puis, il n’aimait pas expliquer son travail. “Papa, ne se disait pas : je vais peindre des petits Juifs orthodoxes. Ça surgissait”. On s’approche à nouveau des petits en pleine activité hula hoop, avec leurs papillotes, leur kippa et leur tallit katan. Comme ils semblent concentrés à jouer. L’un d’eux est traversé par la malice, comme s’il avait compris comment ça marchait, comment faire pour que le cerceau poursuive sa ronde. Au deuxième plan, comme des ombres chinoises, des hommes en tenue traditionnelle, chapeau et long manteau, se fixent dans leur mouvement. “Parfois, on croirait qu’ils dansent, parfois qu’ils veillent”, décrit le galeriste.
Ces enfants qui jouent deviendront‐ils mécaniquement des hommes, ces ombres projetées à l’arrière-plan ? Pourront‐ils échapper à ce à quoi on les destine ? “Si mon grand-père n’avait pas pris ses distances avec la religion, peut-être que mon père aurait été élevé dans ce monde et peut-être qu’on aurait pu nous aussi ressembler à ces hommes, femmes et enfants”. Maya nous invite à regarder l’image qui sert d’affiche à l’exposition, elle se compose de deux personnages, un homme et sa petite fille, bravant la nuit illuminée. Une œuvre qui nous éclaire sur les dernières phrases du texte de présentation de l’exposition : “Revenait souvent l’image d’un Juif orthodoxe et de son enfant. J’ai montré mes peintures à mon ami Laurent, inquiet de sa réaction, pourquoi peindre un tel sujet. Laurent regarda longuement et déclara :
C’est toi et ta fille.
Tu crois ?”

L’artiste était‐il obsédé par ce qu’il aurait pu devenir ? Par cet autre lui, cette autre descendance ? “Peut-être que j’aurais pu être cette petite fille”, continue d’imaginer Maya.
Pour donner corps au mouvement, l’artiste a développé une technique particulière, il peint sur rhodoïd, un plastique transparent. Il recouvre le recto – le dessin, les détails, le trait de pinceau – puis le verso – le fond, les ombres et les lumières, les contrastes, ce qui se lit dans un second temps – , devant et derrière, “ce qui explique la brillance”.
Cette série, l’artiste a choisi de la dévoiler après le 7 octobre pour “montrer ce que certains voulaient effacer”. “Ce qu’une partie de la gauche et de l’extrême gauche ont tenté de nier. En tant qu’ancien trotskiste, il s’est senti trahi”. Piotr n’avait pas peur de dire qu’il était juif, “de proclamer sa judéité”, commente Éric Darmon. Même dans des milieux qui pouvaient paraître hostiles, qui pouvaient inviter à se taire, à se terrer. “Je n’ai pas du tout réussi à faire en sorte qu’il se fasse plus discret. Il avait sûrement raison”, reconnaît sa fille dans un demi‐sourire.
Après l’exposition, Éric et Maya s’attèleront à rendre visibles et accessibles les travaux de l’artiste, son éclectisme – ses bandes‐dessinées, ses pochettes d’albums, ses figurines – et son irrévérence. Ils construiront un espace ouvert pour continuer à porter ses personnages, assemblages et fictions. “Quelle pression que de porter sa voix”, confie la fille de l’artiste-peintre.
Exposition à découvrir jusqu’au 30 octobre 2026
Ouvert du mardi au samedi de 14h à 18h
Sur rendez-vous au 0661774901
Mémoire Magnétique : chemin du Montparnasse, 21 avenue du Maine, 75015 Paris







