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“No pogrom last night”, le livre de Yolande Zauberman, cinéaste qui vit dans un film

Yolande Zauberman a écrit un livre sur sa vie, No pogrom last night. Ce livre n’est pas né d’un désir de partager ses souvenirs. Il est né d’un jeu entre la cinéaste et son éditrice. Dans ce récit, elle revient sur comment elle a grandi, dans l’absence de la Pologne de ses parents, dans ses cauchemars – la peur de perdre ses cheveux, la peur de devoir choisir qui doit être tué par les Allemands –, comment elle a été sauvée par le cinéma, le début de la “boîte à désirs”, sur les abus qu’elle a subis, la drogue qu’elle a prise, la jouissance “même en étant ashkénaze”, les fausses couches et la vie qui reprend, l’amour de la pensée juive et les miracles qui déboulent. Dans ses films, Yolande Zauberman se montre fidèle à la tradition familiale, elle se coltine la violence des hommes pour aller gratter leur beauté. Rencontre.

Publié le 2 octobre 2026

8 min de lecture

No pogrom last night, de Yolande Zauberman, Stock, 2026, 19,50€

Léa Taieb - Avant d’ouvrir le livre No pogrom last night, avant de s'appesantir sur le titre, notre regard se pose sur la photographie qui figure sur le bandeau. On vous reconnaît, vous êtes vêtue d’un bustier pailleté, vous posez avec un homme qui pourrait être votre père, il porte une kippa, comme un autre homme au second plan. Pourquoi était-ce important d’accompagner ce livre par cette photo ? Quel en est son contexte ? 

Yolande Zauberman - J’aime beaucoup cette photo de mon père et moi quand j’avais 20 ans. C’est un objet assez rare. Cette photographie est tirée d’un film qui s’appelle Les Juifs riches [un court‐​métrage de trente minutes présenté à la Berlinale en février 2026], c’est un film qui se compose de films de famille, de mariage, de bar/bat mitsva. Sur ces images très joyeuses prises dans les années quatre‐​vingt et quatre‐​vingt‐​dix, où tout le monde est beau comme dans les films de Scorsese, je raconte les histoires de gens de ma famille, histoires assez terribles. Je ne sais pas encore si j’allongerai ce film, je pense que oui. Je trouve que cette image va bien avec ce titre.

LT - On vous connaît en tant que cinéaste. Vous avez notamment réalisé Would you have sex with an Arab ? (2012), M (2019) et La belle de Gaza (2024), une trilogie de films qui s’ancrent en Israël. Ces films racontent des histoires qui ne vous appartiennent pas, qui vous ne sont pas non plus étrangères. D’habitude, vous êtes dans la position de celle qui pose les questions, qui crée un espace pour recevoir la parole. Dans ce livre, les rôles s’inversent presque, vous y déposez une partie de votre vie, de votre enfance à aujourd’hui. Pourquoi faire le choix du livre et non du film ? 

YZ - Michel Butel qui dirigeait le magazine L’Impossible a demandé à m’interviewer. Je pensais que ce serait comme avec les autres. Mais, il a commencé par me faire parler de mon enfance. J’avais un respect immense pour cet homme, j’ai donc raconté ces souvenirs, ce qu’il a publié in extenso dans son magazine. À partir de ce récit, il a voulu qu’on en fasse un livre, mais il est mort. Je ne me voyais pas poursuivre l’écriture sans lui : même s’il ne faisait qu’écouter, ça changeait tout. À la place, j’ai co‐​écrit Les Mots qui nous manquent [un livre qui rassemble des mots qui existent dans d’autres langues, qui n’ont pas d’équivalents dans la langue française]. J’ai toujours des projets dans la tête et, quand je rencontre un moyen de les produire ou des personnes qui peuvent les rendre possibles, je les fais. Il y a deux ans, Stéphanie Polak, éditrice aux éditions Stock, m’a dit : je voudrais un livre de vous. Je lui ai répondu que je n’avais pas envie d’écrire une autobiographie. Elle m’a alors proposé un jeu, et d’écrire selon ses règles. Chaque mois, nous avions rendez‐​vous pour déjeuner, elle me donnait un mot pour que j’écrive autour. Même si elle décidait des mots depuis ce qu’elle connaît de moi, c’est elle qui les choisissait. Grâce à ce jeu, j’ai pu dire “je”. 

Jusqu’ici, j’avais filmé ce que je voyais. C’était l’histoire de mon regard. Il se place à un endroit où personne n’a vraiment l’habitude de se mettre. Avec le film Les Juifs riches, il y a encore une différence, je raconte des histoires que j’ai entendues, des scènes auxquelles je n’ai pas assisté. Le livre, c’est moi, même s’il ne correspond pas non plus à un besoin d’écrire, il correspond à quelque chose qui est venu, avec une certaine grâce.

LT - Est-ce qu’il a été simple de trouver votre manière de vous raconter ? 

YZ - J’ai essayé de raconter ce que j’ai vécu. Dans le livre, je le dis : “je suis d'une très grande pudeur et d'une impudeur totalement assumée”. J’ai essayé de me poser à cette frontière‐​là pour raconter. Ce livre peut être aussi vu comme un livre sur une libération. 
Je pense d’ailleurs n’avoir raconté qu’une partie, je préfère laisser sur sa faim que de lasser. Même dans l’écriture des Mots qui nous manquent, j’ai veillé à ce que des mots continuent de manquer.

LT - Quand vous convoquez des moments, on a l’impression que vous venez presque de les vivre. Que vos souvenirs sont vivants. Comment sont-ils revenus ? Est-ce qu’ils étaient déjà là, flottants, prêts à débarquer, ou les aviez-vous notés ? 

YZ - Mes souvenirs étaient très vivants puisque je ne les racontais pas. Mais depuis l’écriture du livre, c’est le contraire. Il y a des gens qui me parlent de scènes que j’évoque, je ne m’en souviens pas. C’est sorti de moi. Désormais, des scènes du livre appartiennent plus à d’autres qu’à moi. D’ailleurs, ma fille trouve que j’exagère, qu’à partir de maintenant, mes histoires, son héritage, c’est comme si je les avais donnés à tout le monde.

LT - La Pologne, ou l’absence de Pologne, occupe une place qui ne se mesure pas dans votre existence. Vos parents sont tous les deux d’origine juive polonaise. Vous êtes née en France. Vous écrivez : “Je déteste l’Histoire qui a fait que je ne suis pas née ici [en Pologne], mais Dieu merci je ne suis pas née ici”, ou encore : “La Pologne de mes parents m’est interdite, passionnante, effrayante. Je cherche une forêt pour replanter les racines de mes ancêtres”. Comment la Pologne continue-t-elle de vous habiter, de vous déserter ? 

YZ - La Pologne, c’est le pays de mes parents, c’est un non‐​lieu total. J’ai été découvrir ce lieu par le cinéma. Tout commence par le cinéma. J’ai une cousine germaine de ma mère qui m’a appelée au sujet du film Les Juifs riches et qui a commencé à me parler de ma famille qui est aussi la sienne. Elle m’a raconté des histoires dont je n’avais pas du tout connaissance. 

Le cinéma me met debout, le cinéma me donne envie de chercher et le cinéma m’a permis d’aller en Pologne. De faire vivre à mon corps des choses inouïes. J’ai rencontré un paysan polonais qui parlait yiddish, je lui ai demandé s’il regrettait la présence des Juifs, il a répondu : “non”. J’ai passé tout mon voyage à essayer de comprendre ce non. 

J’ai aussi dit à ma fille que personne ne pourrait jamais m’enlever la joie d’être juive. Quand j’ai failli remettre en cause ce sentiment, j’ai eu la chance qu’on m’emmène au cours de Lévinas, de Georges Hansel ou d’Henri Atlan. Je trouve la philosophie juive magnifique, elle m’émeut. Quand elle est juste, elle me touche.

LT - Dans ce livre, vous décrivez l’environnement dans lequel vous avez grandi. Vous rapportez une phrase de votre psy : “vous avez eu la malchance qu’aucun adulte ne vous regarde”. Tous les autres membres de votre famille étaient occupés à leur propre désespoir. Même enfant, vous semblez en avoir conscience…

YZ - Je me demande souvent qui est le plus heureux en grandissant : est‐​ce l’enfant qui a été heureux pendant son enfance ou est‐​ce l’enfant qui a grandi en étant malheureux ? Je pense que les malheureux recherchent une espèce de joie après l’enfance. C’est le contraire d’Oblomov. 
Il y avait aussi un avantage à ne pas être vue, je pouvais tout voir. J’ai occupé cette position étrange qui est devenue une force dès que j’ai rencontré le cinéma.

LT - Avant votre désir de cinéma, avant de devenir cinéaste, il y a eu votre grand-mère. Vous racontez qu’elle allait au cinéma le shabbat à Lublin, transgression suprême dans le milieu dans lequel elle évoluait. Quand on vous lit, on lit aussi une narratrice qui semble se mouvoir dans un film de cinéma, vos interlocuteurs deviennent des personnages et agissent comme s’ils étaient filmés. Comment avez-vous compris que le cinéma avait le pouvoir de vous sauver ?

YZ - J’ai commencé à travailler très jeune. J’avais acheté un magnétoscope NTSC, ce qu’il y avait de mieux. Amos Gitaï en cherchait un et c’était rare. Il est venu chez moi visionner son film. Je n’avais pas aimé son film Journal de campagne (1982), je ne le trouvais pas honnête. Je le lui ai dit. Il m’a alors montré un autre film La Maison, que j’ai beaucoup aimé. Puis, il m’a demandé de travailler avec lui, de l’assister. C’est devenu ma vie. 

Une autre fois, on devait me présenter le patron de l’INA et, sur le chemin, en voiture, je raconte une idée que j’ai eue la veille, un film à la frontière entre les Blancs et les Noirs en Afrique du Sud. Quand on le voit, on me propose de lui présenter l’idée, je m’évanouis. En fin de compte, ce geste, c’était l’argument de vente. Le patron m’a aidée, je voulais que ce soit Amos qui le réalise. On m’a conseillé de le faire. Je l’ai fait. C’est étrange, dans le cinéma, je suis très peu volontariste, j’attends de sentir que les choses sont réunies pour me lancer. 

Dans chacun de mes projets, j’ai besoin de me hisser, de me sortir d’un trou qui serait le mal‐​être. Je peux y arriver dès que quelque chose m’intéresse, me passionne, me donne envie. Une fois que je me suis hissée, je peux le mener sans effort. Il n’y a plus que la joie. 

LT - Vous avez réalisé Moi Ivan, toi Abraham, un film franco-biélorusse tourné dans le dernier village juif d’Ukraine, dans lequel quatre langues cohabitent, le yiddish, le polonais, le russe et le romani, et qui raconte l’histoire de deux garçons (un Chrétien d’origine et un Juif) dans les années trente en Pologne, qui s’échappent de l’enfermement vers lequel on les destine.  Un projet que tout le monde pensait impossible…

YZ - Ce qui est compliqué pour les autres devient simple pour moi et ce qui est simple pour les autres est très compliqué pour moi. Je ne me plains pas, je ne pensais pas que la vie serait si passionnante, je ne pensais même pas être vivante. 

Quand le patron du Festival de Cannes m’a dit que nous aurions pu avoir un prix pour ce film, que ça aurait changé notre vie (le film n’a pas été en compétition puisque le producteur n’y croyait plus), je lui ai répondu que j’allais travailler dans l’ombre, que ça m’allait très bien. On va aussi loin que ce qu’on peut. Quand j’ai accouché, j’ai pensé : “dans le meilleur des cas, je serai moi‐​même ; dans le pire, je ne serai pas moi‐même”.

LT - On a le sentiment qu’une phrase qui figure dans votre livre relie vos films : “Je suis une couarde, j’ai peur des foules, je n’aime pas les généralités, j’avance de visage en visage”. Avez-vous travaillé pour que certaines thématiques traversent vos œuvres, ou votre filmographie est-elle le fruit du hasard ?  

YZ - Il y a très peu de temps, j’ai réalisé que mon père avait travaillé après la guerre avec les Allemands et les Japonais, avec les ennemis. J’ai aussi compris que ma sœur et moi, nous prenions sa suite, nous assurions une espèce de continuité : ma sœur est juge, elle s’occupe de gérer les conflits entre plusieurs personnes et, moi, je considère que les ennemis sont des couples, qu’ils nouent une relation entre eux. Mon père ne raisonnait pas selon des généralités, il ne pensait pas que tous les Allemands étaient à jeter à la poubelle…

LT -  À propos de Would you have sex with an Arab ?, vous expliquez qu’avec cette question, les deux peuples se retrouvent désormais sur une carte, la carte du désir. 

YZ - Ils peuvent être désirables aux yeux de leurs ennemis, les faire exister. Certaines personnes étaient sidérées par leur propre réponse, elles se trouvaient racistes. Elles avaient un rapport à la vérité que je trouve extraordinaire. Aujourd’hui, le film NAZA traduit aussi un rapport à la vérité des réalisateurs et de toutes les personnes qui les soutiennent.

LT - Après ce livre, votre désir se porte-t-il sur une suite ? 

YZ - Je prépare un film de fiction qui se passe à la Main bleue, une boîte de nuit, à la fin des années soixante‐​dix. Pendant un an et demi, c’était la plus grande boîte d’Europe et peut‐​être du monde. Pendant un an et demi, seuls des ouvriers africains et une dizaine de blancs dont Fassbinder, venaient danser. Au bout d’un an et demi, tous les branchés de Paris ont débarqué et ça a été la fin, d’une certaine manière. C’est une histoire de colonisation de la nuit, c’est une histoire à la frontière entre les Blancs et les Noirs.