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« Si, je suis juif et je suis fatigué » : L’Inconnue d’Arthur Harari ou l’impossible identité 

David (Niels Schneider) et Eva (Léa Seydoux) couchent ensemble. Au petit matin, chacun se réveille dans le corps de l’autre. C’est par ce procédé fantastique que s’ouvre L’Inconnue d’Arthur Harari. Ce film d’un réalisme troublant interroge notre rapport à l’apparence et surtout à l’appartenance. David continue‐​t‐​il d’être juif dans le corps de cette femme ? D’ailleurs, c’est quoi être juif ? Faut‐​il que ça se voit ?

Publié le 2 octobre 2026

3 min de lecture

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Un photographe solitaire, voire marginal, se laisse convaincre d’aller faire la fête. Une inconnue, Eva, le fascine. Ils passent la nuit ensemble. C’est dans le corps de cette dernière qu’il se réveille le lendemain. Loin des comédies fantastiques de body switch, cette expérience existentielle est filmée par Arthur Harari avec un réalisme tel qu’elle devient très vite crédible. 

Si l’on y croit, c’est aussi sans doute parce que nous aussi faisons face à nos disparitions. L’envergure n’est pas la même bien sûr mais chacun peut se reconnaître dans ce besoin de s’accrocher à un souvenir, à une certitude, malgré la disparition de traces tangibles. David photographie les mêmes endroits que son père décédé. De l’eau a coulé sous les ponts, le paysage n’est plus du tout le même. Mais, en prenant le temps, il retrouve quelques survivances.

Cette quête se retrouve jusque dans la bande‐​originale du film signée par Andrea Poggio. Le motif se répète tout en se métamorphosant constamment si l’on tend un peu mieux l’oreille. Ce vertige est accentué également par les mouvements de caméra très fluides contrastant avec l’enfermement corporel des personnages et notre confusion pour les identifier. 

Adapter au cinéma la BD Le cas David Zimmerman, co‐​écrite par Arthur et Lucas Harari, semble d’ailleurs une façon de faire gagner en puissance les questions posées par l’œuvre, car la caméra ne capte que le visible. En effet, ici, malgré un usage quasi constant du zoom, le réel ne s’épuise pas dans ce que l’on voit. On croit voir Eva, alors que c’est David qui parle et ne sait quoi faire de ce corps de femme. Être enfermée dans un corps d’homme, qui la “dégoûte” bouleverse également Eva. D’ailleurs, comment se fait‐ il qu’il n’est pas circoncis. « Je sais pas », lui avoue David à moitié somnolant. « T’es pas juif ? », insiste‐​t‐​elle en pleine nuit. « Si, je suis juif, mais je suis fatigué. »

Où se loge l’appartenance ? David ne peut pas matérialiser sa judéité par le signe attendu par l’autre. Dans son cas, il ne lui reste probablement que son nom. Celui que porte à l’origine Bob Dylan : Zimmerman. La photo du chanteur apparaît d’ailleurs dans le film, qui se clôture avec “It’s All Over Now, Baby Blue”. 

Tout comme ce photographe incarné par Niels Schneider, l’identité de Bob Dylan ne peut ni se résumer, ni se figer. L’artiste, converti au christianisme dans les années quatre‐​vingt, ne se détache pas pour autant de ses racines juives. Il poursuit notamment sa défense d’Israël. L’icône est difficile à cerner, mais son refus des injonctions identitaires demeure grâce à ses chansons. Avoir envie de changer tout en restant soi peut se transmettre en musique, mais aussi en faisant un enfant. Ça tombe bien, David enfermé dans un corps féminin est enceint. Doivent‐​ils accepter leurs nouveaux corps et garder l’enfant ? Peuvent‐​ils transmettre sans savoir vraiment qui ils sont ?

Nos protagonistes n’y répondront pas de la même manière à l’issue de ce chef‐​d’œuvre. C’est sans doute cette incompréhension finale, qui fait résonner si puissamment ce « je suis juif, mais je suis fatigué ». Une identité peut être incomprise, pesante, transformable, elle continue malgré tout à nous relier à nos prédécesseurs et nos successeurs. Ce pont entre les époques et les individus est rappelé par Bob Dylan au générique. “Oublie les morts que tu as laissés, ils ne te suivront pas”, chante‐​t‐​il. Mais, malgré l’injonction de partir lorsque « tout est fini », il débute son adieu par : “prends ce dont tu as besoin, ce que tu crois durable”. Faire face à la disparition, garder des traces. Toujours.