
Fanny Arama – Quelles sont les difficultés que rencontre l’historien, en matière d’archives, pour mener une telle recherche aujourd’hui ?
Johanna Lehr – Les archives d’Arolsen, ce sont des millions de documents relatifs à plus de 17 millions de prisonniers, déportés, travailleurs forcés, personnes déplacées pendant la Seconde Guerre mondiale sur tout le continent européen. On y trouve entre autres ce qui reste des archives du camp d’Auschwitz-Birkenau. Pour le chercheur, ce sont des bases de données incroyablement riches mais difficiles à maîtriser : il y a un savoir‐faire à acquérir.
J’ai été aidée dans mon travail de recherche par l’équipe d’ITS à Washington, qui possède une expertise irremplaçable. D’autant plus que, sur la question des femmes à Auschwitz‐Birkenau, on est confronté à des traces. Il ne reste plus que 5% des archives du camp et 20% seulement concernent les femmes. Avec la destruction des archives, c’est un savoir immense qui a été perdu. Les nazis tenaient les comptes, jour par jour, de qui était vivant ou mort, qui était affecté dans tel Kommando. On a aujourd’hui du mal à recoller les morceaux, à retrouver les fils d’une histoire brisée. Ces femmes du bloc 10, je me suis particulièrement appliquée à reconstituer leur parcours physique, de leur arrestation jusqu’à leur retour pour certaines, en détaillant leurs déplacements dans le camp, après le bloc 10. C’est un type de récit qui, finalement, a peu été fait. On manque d’études sur les femmes juives à Birkenau. Et plus largement, même dans les récits d’hommes, il y a un côté très évanescent : il n’y a pas le détail de la vie quotidienne dans le camp, encore moins les blocs précis.
Je dois préciser que cette recherche a d’emblée été une lutte. Pour identifier les 55 femmes du convoi 58 entrées au bloc 10, je me suis heurtée au projet des nazis qui ont non seulement tué ces femmes, mais également effacé les noms de celles qui sont mortes à Auschwitz‐Birkenau. Je m’en suis aperçue lorsque je fouillais dans les archives d’Arolsen pour retrouver leurs identités : j’ai découvert que les matricules de celles qui n’ont pas survécu ont été attribués, après leur décès, à de nouveaux entrants dans le camp. J’ai donc dû inventer d’autres moyens pour retrouver les noms de certaines d’entre elles.
FA – Pouvez-vous faire une synthèse de vos principales sources de témoignages de ces femmes ? Sont-elles majoritairement écrites ? Audiovisuelles ? Datent-elles de l’après-guerre direct ou plutôt des années cinquante ou même au-delà ?
JL – Les femmes du convoi 58 sélectionnées pour le bloc 10 étaient 55. De ce groupe, 24 sont rentrées de déportation. Globalement, ces femmes n’ont pas pris publiquement la parole après la guerre. Leur histoire est restée confidentielle. Très peu ont livré leur témoignage. Celles qui l’ont fait appartenaient à un groupe un peu à part : les 15 résistantes FTP‐MOI. À leur retour, ces rescapées ont repris une activité militante, se sont engagées dans les associations d’anciens déportés. Là, leur statut d’ancienne victime d’expériences était connu de tous, même si elles ne se sont pas épanchées.
L’une d’entre elles a publié ses mémoires dans les années 2000 : Eva Golgevit[1] – c’est d’ailleurs le témoignage par lequel j’ai démarré ma recherche. Une autre, Cypora Gutnic, a livré un témoignage vidéo à la fin des années 1980, disponible sur le site de l’Holocaust Museum de Washington. Rien d’autre. Je me suis alors tournée vers les familles, qui m’ont procuré quelques témoignages privés datés des années soixante‐dix ou quatre‐vingt – des témoignages audio, papier ou vidéo. Heureusement, quelques autres me sont aussi parvenus par l’intermédiaire de centres d’archives, notamment le Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau. Mais c’est surtout par mon travail d’archives d’après-guerre que j’ai pu découvrir leur parole, inédite, devant des commissions dans les années cinquante et soixante. Elles racontent alors avec plus de détails ce qu’elles ont traversé à Auschwitz.
C’est très intimidant d’écrire sur Auschwitz. On se questionne énormément : comment trouver le bon mot, la bonne manière d’approcher le sujet, de parler avec la bonne distance de ces femmes… J’ai fait dans ce livre une place particulière à leurs paroles. Car chaque fois qu’il y a des guillemets, ce sont leurs mots à elles. Je m’autorise à dire « je » avant et après, mais jamais pendant la narration de leurs parcours, parce que je n’y ai pas ma place.
FA – Parmi les Françaises du bloc 10 déportées ensemble depuis la gare de Bobigny, il y a donc eu celles qui appartenaient aux Francs-Tireurs et Partisans du MOI, la sous-section juive du Parti communiste. Dans quelle mesure leur engagement dans la résistance avant leur arrestation a-t-elle eu une influence sur leur survie à Auschwitz ?
JL – Je voudrais souligner quelque chose de très particulier qui s’est produit pour ces femmes, entre le moment de l’arrestation et celui de la déportation. Elles sont arrêtées au début du mois de juillet 1943 en tant que résistantes dans ce coup de filet de la préfecture de police contre les FTP‐MOI, et pas en tant que Juives. En tant que résistantes, elles vont subir pendant plusieurs semaines des interrogatoires ; elles vont être torturées, pour certaines, à la Gestapo, aller en prison. Elles n’ont par conséquent pas du tout la même trajectoire que celles qui ont été arrêtées en tant que Juives et directement conduites à Drancy. Mais parce qu’à cette époque, les Allemands cherchent à remplir les convois de déportation, ils ne vont pas s’embarrasser à les traduire devant leurs tribunaux militaires à Paris. Ils vont plutôt demander à la police française de les rabattre vers Drancy et de les déporter en tant que Juives.
Le taux de survie de ce groupe de 55 femmes est exceptionnel. Comment l’expliquer ? Il s’agit d’une énigme à laquelle j’ai voulu me confronter. Pour un convoi parti de France en 1943, le taux de survie des Juifs déportés plafonne autour de 4%. Pour les 55, il bondit à 50%. C’est donc un phénomène exceptionnel. Devaient‐elles cette survie aux conditions de détention du bloc 10 ? Malgré l’horreur des expériences subies, elles ne travaillaient pas ; elles n’étaient pas battues ; elles pouvaient manger et dormir. Cela a certainement permis à certaines de prolonger leur vie.
À l’intérieur des 55, le groupe des FTP‐MOI a affiché le taux de survie le plus important : 15 sur 16 sont rentrées. Il est vrai qu’elles ont eu un esprit de solidarité tout à fait singulier. Sur la rampe déjà, au moment de la sélection, elles se surveillent du coin de l’œil et décident de rester groupées. Quand elles arrivent dans le bloc 10, elles sont confrontées à des femmes qui souffrent de leur isolement. Elles vont alors agir pour organiser la solidarité entre elles et aussi avec d’autres femmes du bloc. On voit d’ailleurs que certaines femmes non résistantes ont suivi leur exemple et rallié leur groupe. Je pense à Louise Pleskoff, qui était boulangère à Boulogne. Elles avaient un profil particulier : ces femmes avaient connu la clandestinité, mené des actions dangereuses, elles étaient psychologiquement préparées au pire – torture psychique comme physique. Elles montraient une endurance phénoménale.
Mais cela ne suffit pas à tout expliquer. Il existait des mouvements clandestins de résistance à l’intérieur du camp d’Auschwitz. Leurs membres se structuraient par affinités politiques : dans ce paysage, les communistes ont occupé une place prépondérante. Ceci explique que les femmes FTP‐MOI ont été repérées très tôt par leurs camarades dans le camp. Au moment où elles quittent le bloc 10 en juin 1944 pour entrer à Birkenau, leur chance de survie retombe à zéro. C’est à ce moment‐là que le soutien du réseau est décisif. La résistance intérieure les place alors dans des « bons Kommandos », c’est-à-dire des Kommandos où l’on peut éviter le travail épuisant, les coups meurtriers, la famine. Certaines vont, par exemple, devenir infirmières à Birkenau ; d’autres vont travailler à Rajsko, ce sous‐camp où l’on cultivait le caoutchouc, ou encore à Bobrek, où deux des Françaises du bloc 10 vont rencontrer Simone Veil. Elles connaissent là‐bas des conditions plus favorables que les autres déportées de Birkenau.
FA - Le bloc 10, c’est environ 400 femmes …
JL – Ce qui caractérise mon travail d’historienne, c’est de réfléchir aux trajectoires de groupes de victimes passées par des lieux de persécution. Dans Au nom de la loi[2], je me suis intéressée aux parcours de Juifs dans Paris, jusqu’au seuil de la déportation ; aujourd’hui, je prolonge mon regard après la déportation, dans le camp d’Auschwitz-Birkenau, avec le bloc 10 pour lieu pivot des trajectoires de ces 55 femmes.
Le bloc 10 est effectivement habité d’environ 400 femmes juives en permanence. Les ouvertures (fenêtres, portes) sont bloquées : ces femmes attendent dans la pénombre toute la journée d’être appelées par leur matricule pour descendre dans les salles d’expériences du rez‐de‐chaussée. Dans ces salles, on ne leur dit pas à quelles expériences elles vont être soumises, on ne leur parle même pas. Elles sont encadrées par des infirmières – des déportées, mais qui ont un statut intermédiaire. On nage en pleine « zone grise » dont parle Primo Levi. Elles cherchent à les réconforter, mais les cobayes sont soumises par les nazis à un régime de terreur. Et la solidarité n’est pas donnée : quand il règne un tel climat de peur, le ressentiment, la défiance, la division s’installent. Certaines des femmes du convoi 58 étaient pourtant connues pour leur capacité à remonter le moral des autres par des chants et pour leur combativité.
FA – Pouvez-vous dresser un portrait rapide d’Eduard Wirths, le médecin-chef SS qui a dirigé le bloc 10 à Auschwitz ? Quel a été son parcours pendant et après Auschwitz, et de qui dépendait-il ?
JL – Eduard Wirths est le médecin‐chef de la garnison SS d’Auschwitz. C’était un officier grand élégant, au sourire sadique, qui fait à Auschwitz des recherches sur le cancer de l’utérus. C’est lui qui sélectionne les femmes sur la rampe d’arrivée pour les envoyer au bloc 10. Mais le vrai chef du bloc 10, c’est Carl Clauberg, un civil, gynécologue et professeur à l’université de Königsberg. Il a expérimenté sur les femmes du bloc 10 une méthode de stérilisation à base d’injections intra‐utérines extrêmement douloureuses. Ces médecins rivaux se répartissaient entre eux les cobayes. Souvent, pourtant, elles étaient utilisées par les deux médecins à la fois. Ni l’un ni l’autre n’a été jugé pour ce qu’il a fait subir aux femmes du bloc 10.
FA - Vous parlez des piqûres et injections stérilisantes dans l’utérus, de prélèvements sanguins ou de morceaux d’utérus, d’opérations subies par ces femmes ; vous ne le mentionnez pas, mais on imagine que cela se pratiquait sans anesthésie ?
JL – Cela se pratiquait sans anesthésie. Les méthodes étaient barbares. Il y existe des témoignages de femmes rescapées du bloc 10. Elles évoquent très souvent le cas des jeunes filles grecques torturées par le troisième médecin qui sévissait au bloc 10, Horst Schumann, un radiologue, ancien chef d’un centre d’euthanasie en Allemagne. Il pratiquait une méthode de stérilisation effroyable à base d’irradiation des ovaires. On ignore combien de femmes au total ont subi des expériences pseudoscientifiques de stérilisation au bloc 10. Hans‐Joachim Lang[3], auteur de la première synthèse en 2011, a le projet d’essayer de reconstituer la liste complète des femmes passées par ce bloc 10. Cela sera difficile, sachant qu’il y a eu 8 sélections pratiquées sur la rampe à l’arrivée des convois, mais aussi des femmes sélectionnées pour le bloc 10 à l’appel à Birkenau. Ces femmes étaient leurrées : on leur faisait croire qu’elles allaient dans un Kommando de travail, alors qu’en réalité, elles étaient amenées au bloc 10. On en est encore aux balbutiements de la recherche sur le bloc 10.
FA - Vous parlez de plusieurs phénomènes restés longtemps tabous dans l’historiographie sur la Shoah : la place de la prostitution et du viol dans les camps, par exemple. Qu’avez-vous appris sur ce sujet en faisant vos recherches sur le bloc 10 ?
JL – Ce qui m’a étonnée, c’est l’existence même d’une vie quotidienne dans le camp. Pour moi, Auschwitz‐Birkenau était associé à la mort industrielle : un processus rapide, qui se produit tout de suite après la sélection sur la rampe, ou bien dans les jours, les semaines qui suivent lorsqu’on est entré dans le camp. Mais je n’avais pas pris conscience du fait que certains déportés pouvaient être affectés dans des Kommandos qui leur permettaient de survivre plus longtemps. Le corollaire, c’est le développement d’une vie quotidienne, voire même d’une « routine ».
La spécificité de ce bloc 10, c’est qu’il est un bloc de femmes au milieu d’un camp d’hommes. Car quand elles y arrivent en août 1943, Auschwitz est un camp d’hommes. Ces femmes vont faire l’objet de convoitise, parce qu’elles vivent près d’hommes qui ont la possibilité de manger à peu près à leur faim et pensent aux femmes, à la sexualité. Dès lors, la dimension des rapports hommes/femmes est présente. Il y a des histoires d’amour ; il y a aussi des histoires de marchandage. La question des viols surgit. Ce bloc était protégé, gardé par des barbelés, interdit aux hommes. Il arrivait cependant que des hommes pénètrent dans le bloc car il y avait au rez‐de‐chaussée un cabinet dentaire. Adélaïde Hautval, une femme non juive envoyée à Auschwitz parce qu’elle a protégé des Juifs, est devenue médecin au bloc 10. Elle raconte dans son témoignage comment des hommes forçaient également la nuit les portes du bloc 10 pour venir voir les femmes, en ne levant pas le doute sur le caractère forcé ou pas de ces rapports.
La sexualité dans le camp est un sujet extrêmement délicat, qui a pour corollaire la question des naissances. Dans le documentaire de Claude Lanzmann Les quatre sœurs : le serment d’Hippocrate, il y a le témoignage de Ruth Elias, une déportée hongroise qui raconte son face‐à‐face absolument terrifiant avec Mengele lorsqu’elle était enceinte. Après son accouchement, Mengele lui laisse le choix. Elle doit tuer son enfant, sinon elle va au gaz avec lui. Je pensais à l’époque que Lanzmann avait tort de faire de cette histoire qui me paraissait très particulière une expérience « universelle » concentrationnaire. En fait, c’est moi qui avais tout faux. Je n’avais tout simplement pas compris ce que signifiait être une femme à Auschwitz‐Birkenau. La grossesse et la mort font partie de cette expérience. Le point de vue dominant sur le camp est un point de vue d’homme. On ne pense pas par exemple aux femmes enceintes dans les convois qui sont entrées dans le camp, ni aux femmes qui, du fait de la prostitution, des rapports forcés ou du besoin de tendresse, se retrouvent enceintes à Birkenau et doivent faire face à ce dilemme : si elles ne tuent pas leur enfant, elles partent à la chambre à gaz avec lui. Il y eut des femmes déportées, des médecins, qui se sont occupées de tuer pour elles les nouveau‐nés, d’accomplir ces gestes de mort qui sauvaient la vie des mères. Ce sont des témoignages qui dépassent l’entendement.
FA - Le chapitre 8 s’intitule « Invisibilisée. Être une femme victime d’expériences après la guerre ». Pendant longtemps, cette dimension de l’histoire de la Shoah n’a pas – ou peu – été explorée, notamment parce qu’on ne distinguait pas l’histoire de ces femmes du reste de celles des prisonniers et travailleurs des camps. Y a-t-il eu, par exemple, lors des procès de Nuremberg, une place spéciale accordées à ces blocs d’expérimentation sur des corps de femme ?
JL – Aucun médecin du bloc 10 n’a siégé sur le banc des accusés du procès de Nuremberg, contrairement aux médecins qui avaient pratiqué des expériences sur les « lapines » de Ravensbrück.
On a tenté de juger Carl Clauberg dans le milieu des années cinquante, mais le procès n’a jamais pu avoir lieu car il est mort d’une crise cardiaque pendant l’instruction. Eduard Wirths, lui, s’était suicidé dès 1945. Quant à Horst Schumann, qui a d’abord fui comme Mengele, il a été rattrapé tardivement par la justice, mais mourra sans jamais avoir été condamné. C’est beaucoup plus tard, au milieu des années soixante, que la France va lancer le processus d’indemnisation de ces victimes d’expériences. Il aura d’abord fallu pousser l’Allemagne à accepter de reconnaître la spécificité du sort de ces femmes parmi les victimes du nazisme.
FA - Et pour y arriver, il a fallu prouver toutes sortes de choses…
JL – Oui, une fois que l’Allemagne consentit à indemniser les victimes de ces expériences, chaque pays dut organiser sa propre façon d’évaluer les dommages et d’attribuer les fonds. En France, une commission fut créée. Et là, comme dans tout organisme administratif, on doit mettre en place des règles. Rétrospectivement, on s’aperçoit de la violence qui est faite à ces femmes : elles doivent prouver ce qu’elles disent avoir subi ; elles doivent donc accepter d’être dénudées, auscultées à nouveau. Or certaines femmes ne peuvent plus se déshabiller devant un médecin après ce qui leur est arrivé. Une question se pose alors : doit‐on leur refuser d’office toute indemnisation parce qu’elles refusent de se faire ausculter ? Parallèlement, on établit un barème de points, qui varie en fonction de leur situation sociale, de leurs revenus, de leur état de santé, du fait qu’elles ont pu ou non avoir un enfant après le camp. Chose curieuse : l’expérience de cobaye d’un homme – car des hommes aussi ont été soumis à des expériences de stérilisation – « rapporte » d’emblée plus de points que celle d’une femme. On estime que le dommage subi – notamment le choc psychologique – est plus important que pour une femme. La traduction de la souffrance en termes de points et de barèmes est une opération qui me met à l’aise.
J’ai découvert avec surprise qu’Adélaïde Hautval, qui se trouvait déjà dans le bloc 10, a fait partie de cette commission française. Le fait qu’elle accepte d’occuper une position de pouvoir à l’égard de ces femmes – femmes qu’elle avait parfois très bien connues au bloc 10 – m’a étonnée. J’ai trouvé étrange qu’elle accepte de juger leurs cas[4].
FA - À quels facteurs est dû le silence de ces femmes, et si elles parlaient ou témoignaient lors de procès, comment étaient reçus leurs témoignages ?
JL – Certaines ont témoigné contre Clauberg lors de l’instruction de son procès au milieu des années cinquante, mais ce procès n’a finalement jamais eu lieu car il est décédé en 1957. Leurs témoignages sont donc restés lettre morte.
La majorité d’entre elles n’a pas parlé. C’est ce que j’ai pu constater. Par exemple, aucune de celles que j’ai suivies n’a donné de témoignage public à la Fondation Spielberg (USC Shoah Foundation[5]), à la différence d’autres rescapées du bloc 10 de nationalités différentes.
J’ai compris ensuite, lorsque j’ai rencontré leurs descendants, qu’eux non plus ne savaient pas ce que leurs mères avaient subi. Elles ne leur avaient pas parlé. Ils avaient simplement connaissance de l’existence de ce bloc 10 mais, pour la majorité, ils ne savaient rien.
Il y a eu pour moi des situations éthiquement délicates. Notamment lorsque je suis partie à la recherche des enfants de celles qui ne sont pas rentrées de déportation. Je pense particulièrement à une femme, Germaine Coper, que j’avais « connue » lors d’une précédente recherche sur la prison de la Roquette. Quand j’ai compris qu’elle était entrée au bloc 10, j’ai eu un vertige. J’éprouvais pour elle un sentiment de familiarité. Ses enfants, 91 et 92 ans aujourd’hui, ont perdu leur mère lorsqu’ils étaient petits. Ils ne savaient pas qu’elle était entrée dans le camp, encore moins au bloc des expériences. Je me suis trouvée dans une situation que je n’avais jamais connue : celle de leur révéler ce terrible parcours. Je leur ai demandé s’ils voulaient savoir. Je n’ai jamais vu un descendant refuser. Mais être le messager de cette terrible nouvelle constitue tout de même une position étrange pour l’historien.
FA – Vous racontez, pour les survivantes, la difficulté à reprendre le cours de leur vie à Paris ou ailleurs, pour des questions à la fois d’extermination de leurs proches, d’impossibilité de retrouver du travail à cause de leur état de santé, etc… Quel est le destin qui vous a le plus bouleversée parmi ces rescapées ?
JL – C’est très difficile de n’en évoquer qu’une. Je me suis attachée à l’histoire d’une femme parce que le moment de son arrestation m’a interpellée. Elle s’appelle Frymeta Murawiec. Elle a échappé à la rafle du Vel d’Hiv parce qu’elle a accouché de sa fille le 16 juillet 1942. Les circonstances de son arrestation ultérieure sont très spéciales parce qu’elle a été arrêtée par la police française dans la cour de son immeuble alors qu’elle promenait son bébé dans un landau. Et, par un instinct de survie, au lieu de le ramener à elle lors de l’arrestation, elle l’a repoussé comme si ce n’était pas son landau ni son enfant à l’intérieur. Ce geste a fait illusion puisque les policiers n’ont pas pris l’enfant. Elle a sauvé la vie de sa fille de cette manière. Mais, de fait, elle est partie sans savoir ce qui allait lui arriver, avec l’image de ce landau en tête. Frymeta, qui survécut à Auschwitz, raconta après‐guerre qu’elle ne pouvait pas voir un landau sans penser à cet instant et à sa culpabilité de l’avoir laissée derrière elle.
Je pense aussi à une autre femme, Cypora Gutnic, résistante de la MOI, qui avait assisté dans le bloc 10 à la naissance d’un enfant magnifique, tout blond. On avait promis à la mère, une Hollandaise, qu’elle pourrait le garder, mais finalement, les nazis sont venus et ont emmené la mère et l’enfant à la chambre à gaz. Après la guerre, Cypora raconta qu’elle ne pouvait plus voir un enfant blond sans ressentir d’effroi. Quand il y avait des naissances dans la famille, elle se figeait à la vue d’un bébé blond.
Et puis ces femmes ont eu des existences difficiles après la guerre, financièrement notamment. Je pense à Denise Ducher, rescapée, qui a eu son premier enfant après le bloc 10. Elle a voulu récupérer l’héritage qui lui avait été spolié par sa propre belle‐famille. Juste avant sa déportation, elle était devenue veuve d’un Français non juif, propriétaire du magasin de mode dans lequel elle travaillait. Mais la justice française a estimé que son beau‐père, qui avait vendu l’affaire pendant sa déportation, avait agi de bonne foi étant donné qu’il savait que sa belle‐fille était juive et qu’il avait ainsi cherché à éviter l’aryanisation du commerce pendant l’Occupation. Cette décision de justice a plongé Denise dans une situation financière difficile.
FA - Il y a les femmes qui retrouvent leurs enfants après la déportation et celles qui ne les retrouvent pas…
JL – Il y a le cas tragique de Fortunée Benguigui qui a été martyrisée au bloc 10 et a survécu par miracle. Mais en rentrant de déportation, elle apprend qu’elle a perdu ses trois garçons, raflés à la maison d’Izieu. Ils sont arrivés à Auschwitz au moment où elle se trouvait encore au bloc 10. Elle raconte après‐coup qu’elle avait des hallucinations au camp, elle voyait leurs habits sur d’autres déportés. Elle s’est ensuite impliquée aux côtés des Klarsfeld pour faire juger Klaus Barbie, responsable de la déportation des enfants d’Izieu – ses trois fils en faisaient partie.
On a l’idée que ces femmes rescapées – celles qui ont pu retrouver leurs maris, leurs enfants – ont repris leur vie, mais sans imaginer les situations extrêmement compliquées auxquelles elles furent confrontées : elles avaient changé moralement et physiquement ; elles retrouvaient des enfants qui ne les reconnaissaient plus et qui eurent même des mouvements de recul en les voyant. Ce fut extrêmement douloureux pour elles à vivre. Pour les résistantes de la MOI, il y eut des difficultés particulières parce que leurs enfants ont pu parfois exprimer à l’adolescence un certain ressentiment : pourquoi ces mères avaient‐elles préféré mettre en sécurité leurs enfants et continuer la lutte, au lieu de se cacher avec eux ? Ce furent des questions douloureuses, qui déchirèrent certaines familles après‐guerre.
[1] Ne pleurez pas, mes fils… Paris, Le Manuscrit /Fondation pour la mémoire de la Shoah, 2011.
[2] Johanna Lehr, Au nom de la loi. La persécution quotidienne des Juifs à Paris sous l’Occupation, Paris, Gallimard, 2024.
[3] Les femmes du bloc 10. Expérimentations médicales à Auschwitz, Paris, Fayard, 2025.
[4] Elle a laissé un témoignage sur le bloc 10 qui se trouve dans les Archives.
[5] https://sfi.usc.edu/about





