
Le 2 août 1943, 55 femmes déportées depuis la France – mais de nationalités diverses – font leur entrée dans un « bloc » d’Auschwitz-Birkenau, le bloc 10 : une double salle de 500 mètres carrés où attendent environ 400 femmes belges, néerlandaises, allemandes, grecques, polonaises et russes, parce juives ou résistantes. Elles apprendront très vite que toutes, y compris elles à présent, constituent un vivier de cobayes pour des expériences pseudo‐scientifiques nazies destinées à découvrir les lois de la stérilisation ou celles du cancer de l’utérus. Au même moment, les nazis brûlaient huit mille corps par jour dans les quatre crématoires d’Auschwitz. Comment ces femmes sont‐elles arrivées là ? Comment ont‐elles été sélectionnées ? Comment étaient‐elles traitées et quelles ont été les conditions de leur retour, pour celles qui en revinrent ? C’est à partir de ces questions que le livre‐enquête de Johanna Lehr reconstitue le parcours de ces femmes que l’historiographie de la Shoah avait, jusqu’à récemment, injustement relégué.
Sur la couverture du livre, une photographie en noir et blanc immortalise trois femmes survivantes du bloc 10, en septembre 1945. Elles regardent avec franchise et émotion l’œil de l’appareil. Au premier plan, Malka Guterman et Hadassa Tenenbaum‐Lerner se tiennent fermement la main et plissent leurs yeux face au soleil aveuglant. Plus qu’un sourire, un rire se dessine sur leur visage. Un peu en retrait se trouve Dora Klein dont le sourire est plus retenu. On se demande par quel miracle ces femmes ont survécu à l’enfer du camp d’Auschwitz qui était avant tout un camp d’extermination, et comment leurs corps ont pu surmonter les expériences innommables auxquelles elles ont été soumises de force, parce que juives, de 1943 à fin 1944. Mais toutes ne sont pas revenues avec la faculté de sourire à nouveau. Johanna Lehr raconte avec rigueur, justesse et délicatesse ces parcours de femmes brisées, depuis l’arrestation en France jusqu’à la mort ou jusqu’au retour en 1945, dans une France pas encore prête à les écouter.
Le livre se déroule sur neuf chapitres, depuis les conditions de vie de ces femmes juives en France après la Rafle du Vel d’Hiv jusqu’au retour, quand retour il y a. Le travail d’archive accompli par l’historienne est époustouflant, et répond à la volonté de reconstituer les déplacements exacts de ces femmes, contraintes de se cacher, de cacher leurs enfants avant leur probable arrestation, de survivre sans leurs conjoints qui, souvent, ont été raflés et déportés avant elles, sans la possibilité de vivre dignement dans une France qui les traque. Johanna Lehr détaille les logiques hasardeuses de la sélection sur la rampe à leur arrivée au camp d’Auschwitz, « dans un tourbillon de coups et de cris », « sous la menace des mitraillettes », par des officiers nazis lâchant des « Diese, Diese [celle‐ci, celle‐ci] » désignant celles qui avaient l’air d’être mariées et en bonne santé. Ce qui les intéressait était leur utérus.
Une fois internées au bloc 10, les femmes du convoi 58 – cinquante‐cinq au total – commencent à découvrir ce qui les attend auprès de celles qui sont déjà là. Des appels par leur matricule, de manière irrégulière, pour être soumises à des expériences qu’à aucun moment on ne daigne leur expliquer : des prises de sang, des piqûres dans l’utérus ou dans la poitrine – on leur injectait des solutions contenant des toxines streptococciques – des ponctions et des incisions diverses et variées, des radiations dans l’utérus, jusqu’à l’évanouissement pour certaines, la mort pour d’autres, des compressions d’ovaires, entre autres. En l’espace de trois jours, par moins de sept Françaises arrivées le 2 août 1943 au bloc 10 perdent la vie.
En juin 1944, certaines femmes du bloc 10 furent déplacées à Birkenau. À cette date, les nazis s’affairaient à gazer les Juifs hongrois, ce dont elles furent les témoins contraints : 350.000 d’entre eux furent immédiatement assassinés à leur arrivée, en deux mois seulement. Alors, les femmes du bloc 10 s’organisent pour être affectées dans des camps de travail. Grâce à l’aide du réseau de résistance des femmes, qui établit des liaisons avec la résistance militaire du camp des hommes, certaines parviennent à survivre dans des bureaux de transfert de détenues, au « Revier » (le camp des malades), dans des Kommandos de culture de plants ou de travail de terrassement. Puis Johanna Lehr détaille l’évacuation du camp, les marches de la mort et le passage par d’autres camps, les affres des conditions du retour, ceux des conditions d’arrivée, à l’occasion desquelles certaines détenues retrouvent leurs enfants, d’autres pas. La vie après le bloc 10 existe. Elle est souvent une lutte, intime et sociale, et les parcours sont aussi diverses que les personnalités de celles qui sont « revenues ».
La véritable gageure du livre est de parvenir à reconstituer avec rigueur le quotidien de ces femmes grâce à un « vaste travail de recoupement », un agrégat de traces issues de divers types d’archives, tout en sachant qu’au moment de la libération d’Auschwitz, les nazis qui étaient pourtant des maniaques du classement et de l’administration lisse et léchée, brûlèrent 95% des archives du camp, et 80% de celles concernant les femmes. En dépit des détours et des béances de l’histoire, Johanna Lehr comble les trous, débusque le moindre indice – une adresse, un nom de jeune fille – là où on ne l’attend pas forcément. Archives nationales, archives de la Préfecture de Police, archives d’Arolsen (centre international des persécutions nazis), archives audio, vidéo, mémoriaux nationaux… Les découvertes sont funestes, à l’instar du fait que certaines détenues ont été dépossédées de leurs matricules, parce que les nazis réutilisaient ceux des Juifs morts, écrasant ainsi volontairement l’ultime indice qui aurait permis d’identifier celles et ceux qu’ils avaient assassinés à Auschwitz.
C’est un livre qui parle de torture et de miracle. Torture de femmes parquées et déshumanisées, de femmes dépossédées de leur propre corps, de celui de leur enfant à naître, qu’on envoie au gaz ou qu’on conserve dans des bocaux. Miracle de l’esprit de résistance et de solidarité, notamment grâce aux femmes – mais pas uniquement – du réseau de résistance des Francs‐Tireurs et Partisans du MOI, la sous‐section juive du Parti communiste. Quelle femme s’intéressant au sort de ses semblables à Auschwitz ne s’est pas un jour demandée comment faisaient les déportées quand elles avaient leurs règles – quand elles les avaient ? Quand elles arrivaient enceintes, ou tombaient enceintes au camp ? Quand elles durent faire face aux agressions des hommes – quand elles les croisaient ? Peut‐on tomber amoureux à Auschwitz ? Comment rester femme à Auschwitz ? Eva Golgevit, la seule déportée du bloc 10 à avoir rédigé ses mémoires à son retour, décrit l’esprit de celles qui survécurent : « Surtout ne pas perdre courage, ne pas oublier nos origines, ne pas oublier notre pensée, notre inébranlable volonté de lutter pour la liberté » (Ne pleurez pas, mes fils… Paris, Le Manuscrit/Fondation pour la Mémoire de la Shoah, 2011).
Le mardi 29 septembre 2026, Johanna Lehr a réuni, lors d’une rencontre exceptionnelle au Mémorial de la Shoah à Paris, les familles des rescapées du bloc 10 d’Auschwitz, dont certaines ont découvert le parcours de leurs mères ou grands‐mères grâce à son travail. Ce travail, irremplaçable, contribue à restituer le fil des mémoires perdues et ensevelies, et à faire perdurer leur transmission aux générations à venir.

Johanna Lehr, Auschwitz, une histoire de femmes. Les Françaises du bloc 10, Gallimard, coll. « La Suite des temps », 2026, 21€




