M

Thématiques

Newsletter

Chaque semaine, recevez les dernières actualités de Tenoua

À propos

Qui sommes-nous

L'équipe

Les partenaires

Contact

Archives

Informations

Mentions légales

Film “Quelques mots d’amour” : comment vivre sans père mais pas sans amour ?

Le film Quelques mots d’amour raconte l’histoire de la famille, sûrement de tradition juive, d’Abigaëlle, une jeune fille à la recherche d’un père qui serait capable d’amour, de Yoni, un frère qui explore son mal être sans sombrer, et d’Erika (incarnée par Hafsia Herzi), une mère célibataire qui se débat, non sans répartie. C’est aussi l’histoire d’un monde disparu, d’une ville peut‐​être idéalisée, de Sarcelles à l’aube des années 2000. Pourquoi Rudi Rosenberg, le réalisateur, a‑t‐​il choisi un tel sujet dans un tel cadre et avec un tel humour ? Rencontre

Publié le 16 octobre 2026

5 min de lecture

© Chi‐​Fou‐​Mi Productions

Dans la rue, une mère et sa fille attendent un signe, qu’une porte s’ouvre. Qu’on leur accorde l’attention qu’elles implorent. Abigaëlle n’a jamais rencontré son père. Elle a beau se rendre en bas de chez lui, crier son nom, lui écrire une lettre des plus raffinées, retrouver ses coordonnées dans le bottin, en vain. Peu importe son âge, elle y croit, son père l’attend, peut‐​être qu’il n’est juste pas au courant. Très souvent, à Sarcelles, aux côtés d’Abigaëlle se trouve une constellation de personnages décalés, drôles et souvent malhabiles, sa mère Erika, son chien Vanille, son frère Yoni et sa meilleure amie Chloé. La petite fille, puis l’adolescente, se montre fidèle aux paroles de la chanson de Michel Berger, chanson qui donne son titre au film Quelques mots d’amour : “Je me retourne, tout le monde est là / D'où vient ce sentiment bizarre / Que je suis seul ?” Pourquoi ne voit‐​elle pas ce qui l’entoure ? Comment peut‐​elle encore y croire ? Le jour de son anniversaire, elle assure : “Je sais qu’il a pensé à moi”. Un autre jour, elle se demande comment elle doit s’adresser à son père : “Je ne sais pas si je dois le tutoyer ou le vouvoyer”. En plus de nous raconter l’histoire d’un père qui n’en finit pas de décevoir, Rudi Rosenberg, reconstitue une époque, quand Juifs et Musulmans vivaient ensemble. Bien avant Le dernier des Juifs. Bien avant le film de Noé Debré, qui met en scène un fils et sa mère à Sarcelles dans les années 2020, qui incarnent les derniers Juifs de la ville, la trace qu’ils sont passés par là.


Léa Taieb – J’ai lu, qu’un jour, vous aviez regardé un épisode de l’émission Striptease qui était consacré à une mère célibataire et à ses filles qui attendent l’arrivée, le retour ou la présence d’un père. Comment cette matière documentaire, fragmentaire, a-t-elle pu vous inspirer un film ? Pourquoi raconter l’histoire d’une petite fille qui cherche son père même quand elle l’a trouvé, d’une petite fille qui ressent l’absence comme un trou dans le ventre ?

Rudi Rosenberg – Malheureusement, je pense que c’est une histoire assez banale. Je n’avais pas que ce documentaire en tête, j’avais aussi visionné d’autres témoignages de jeunes filles à la recherche de leur père dans les années 2000. Je me suis rendu compte qu’à chaque fois, j’étais touché par leur histoire. C’est à partir de ces récits que j’ai commencé à broder, à insérer des souvenirs personnels, de famille. En fin de compte, Quelques mots d’amour raconte l’amour d’une mère, l’amour de la fratrie : au départ le frère et la sœur se regardent à peine, se méprisent même, pour finir par devenir l’une des personnes les plus importantes de la vie de l’autre. 

LT – Vous avez choisi de planter le décor à Sarcelles et au tournant du XXIe siècle. Quand toute la France était suspendue aux lèvres de Nikos Aliagas, présentateur de la Star Academy, quand la comédie musicale Roméo et Juliette vivait ses heures de gloire, quand Michel Drucker présentait Vivement Dimanche, quand Le Pen arrivait au second tour des élections présidentielles... Pourquoi décrire un monde qui n’existe plus ?

RR – Si mon personnage principal, Abigaëlle, avait vécu aujourd’hui, elle aurait sûrement retrouvé son père en quelques clics, ça aurait été trop rapide, trop facile ! Plus sérieusement, j’ai choisi cette époque parce qu’elle correspond à ma jeunesse, et que je suis assez nostalgique de ce monde‐​là, de cette esthétique. J’ai choisi la ville de Sarcelles parce que je trouve que c’est une très belle ville, qu’il y a plusieurs communautés (dont une importante communauté juive) qui continuent de se mélanger. J’aime la gouaille de ses habitants. C’est la raison pour laquelle la majorité des personnes qui jouent dans le film vivent à Sarcelles, ils ont été repérés grâce à un casting sauvage. J’ai d’ailleurs pu m’appuyer sur leurs témoignages pour mieux restituer l’ambiance. Je voulais aussi que tout le monde puisse se retrouver dans cette histoire, c’est quand même un film sur l’amour dans une famille, l’amour qu’on ne se déclare pas toujours, qu’on ne voit pas toujours. 

LT – Au départ, la mère d’Abigaëlle s’engage à accompagner sa fille dans sa quête du père. Peut-être qu’elle se sent aussi responsable voire coupable de cette situation. Elle est aussi partagée entre protéger sa fille d’une désillusion (quasi-certaine) et faire battre l’espoir de l’amour du père. Elle y croit sans y croire. Chaque personnage du film cumule les identités (et les contradictions), ils s’appartiennent sans appartenir à un espace, à un groupe. Comment avez-vous écrit ces personnages ? 

RR – J’écris petit à petit. Au début, l’histoire était celle d’une petite fille qui cherchait son père puis c’est devenu une sorte d’hommage aux mères célibataires, ou encore un témoignage sur l’amitié, sur le personnage de Chloé, la meilleure amie d’Abigaëlle qui l’accompagne, la soutient et la réconforte. Ce film raconte aussi à travers le personnage du chien adopté par hasard, dont on perd la trace, à quel point on prend conscience de ce qui nous importe quand ce qui nous importe disparaît. J’ai construit ce film par touches, de façon un peu impressionniste. 

LT – Certains de vos personnages évoluent dans des milieux juifs. Pour certains, comme Brigitte et Jacques Sebban, les amis de la famille, cela apparaît très clairement. On pense aussi au personnage du psy qui vend ses services en même temps qu’il vend un répondeur qu’il juge obsolète. Quelle est la place de l’identité religieuse, des origines familiales dans votre écriture ? 

RR - Au début, l’intrigue se déroulait dans une famille juive (ce que je connais, je suis d’origine ashkénaze), une famille avec un humour juif pour compenser la quête désespérée d’Abigaëlle. Je tenais à ce que, malgré l’absence du père, malgré son absence de réponse face aux sollicitations de sa fille, une douceur se dégage. Que les choses finissent par s’éclaircir. L’humour juif traduit bien cela : même dans les épreuves difficiles, la blague trouve sa place, l’autodérision s’impose, le pas de côté aussi. Progressivement dans l’écriture, je me suis dit que cette forme d’humour n’appartenait pas qu’à une seule communauté. Je pense que ce qui arrive à Abigaëlle peut arriver à tout le monde, à toutes les communautés, dans tous les milieux sociaux. Donc, j’ai volontairement brouillé les pistes pour arriver à un humour plutôt méditerranéen. Il y a des Arabes, des Juifs (d’Algérie), des musiques d’inspirations libanaises, du klezmer… Je voulais que ça bouillonne. 

LT – Avez-vous eu l’occasion de travailler avec des psys pour mieux comprendre ce qui pouvait travailler les enfants qui grandissent sans leur père ? 

RR – J’ai parlé du film à mon psy, j’ai essayé de comprendre ce que le film disait de moi. Il dit beaucoup ! Sur l’amour inconditionnel de ma mère, sa capacité à nous pardonner. En cela, elle est très proche d’Erika. 
Depuis que des spectateurs voient le film, beaucoup viennent me dire qu’il s’agit de leur histoire, ils me confient leur témoignage, leur douleur, leur soulagement. D’après leurs récits, si la mère est capable de faire face au manque, de donner de l’amour pour deux, cela peut changer la donne pour l’enfant.