Je suis rentré en Israël la semaine dernière pour voter aux élections, depuis la France où je suis installé depuis quelques années. Dans l’avion, comme si je n’étais pas assez ému de rentrer après un long moment dans mon pays en guerre, je suis confronté à une expérience qui me révolte quand une dame franco‐israélienne me demande : “Qu’est-ce que tu penses de NAZA ?”. En tant que cinéaste documentariste, j’affirme d’abord ma solidarité avec ses réalisateurs, qui cherchent à révéler les crimes de guerre à Gaza et qui sont maintenant pourchassés en Israël et empêchés d’y retourner. “Cette guerre est complètement justifiée, après ce qu’il nous ont fait”, ajoute‐t‐elle. Quand j’évoque les civils tués, elle rejette les chiffres et les images comme de la propagande, et affirme que tous les habitants de Gaza soutiennent le Hamas. Je mentionne alors les hôpitaux, les mosquées et les deux tiers des maisons détruites à Gaza. Puis sa phrase : “Il n’y a pas d’innocents à Gaza”. Sous le choc, je lui dis : “j’ai compris” et je m’isole dans ma bulle musicale avec mes écouteurs.
J’arrive à Tel Aviv, dans les rues de ma ville natale que je connais par cœur.
Chez moi, les convocations à voter sont déjà accrochées au panneau de liège à l’entrée.
C’est la première fois que je retourne séjourner dans la maison de mon enfance depuis juin 2025, quand je descendais à l’abri pour une nuit cauchemardesque sous les missiles iraniens. Depuis que le gouvernement d’extrême droite a pris le pouvoir il y a quatre ans, les désastres ne cessent de s’enchaîner. Ça a commencé par l’attaque contre le système judiciaire et politique, puis il y a eu le 7 octobre, puis les attaques inouïes de l’Iran. C’est là, après avoir dormi cinq jours au sous‐sol, que je repense aux paroles de David Grossman : “Nous voyons notre maison en feu”. En janvier 2023, bien avant le 7 octobre, il dénonçait déjà ce qui menaçait notre maison de l’intérieur : les attaques contre l’État de droit, l’occupation de la Cisjordanie, la corruption et les lois destinées à institutionnaliser le racisme. C’est cet avertissement politique qui m’accompagne aujourd’hui, alors que je reviens voter.

Je descends dans la rue en repensant à l’incident que j’ai vécu dans l’avion. Je me souviens de ma grand‐mère qui répétait souvent : “Dans chacun de nous, il y a un petit méchant”, et je m’oblige à me dire que ça ne doit pas être le cas qu’en Israël. Et oui, en effet, j’ai aussi rencontré de l’hostilité en France. Des personnes qui, sans l’avoir vu, se sont organisées pour boycotter mon film Shivtown – un œuvre soutenu financièrement par Israël mais aussi par la France – qui essaie d’ouvrir une porte pour le dialogue. J’ai appris à avoir la peau dure. Mais ici, dans les rues de ma ville que je connais pacifiste, ce genre de comportements extrêmes m’assaille au point le plus intime. Je croise une figure qui m’a toujours réconforté : le vendeur de jus de fruits que je connais depuis mon enfance. Chaque fois, on échange un sourire ou quelques mots. Mais cette fois‐ci, puisque je porte ma valise, il me demande : “Où as-tu disparu, Hillel ?” – “En France, où je vis”, dis‐je. “Avec tous les Bédouins ? genre ces Musulmans ? Je t’assure, c’est perdu pour ce pays !”. Je lui tourne le dos et, en m’éloignant, je réponds : “J’ai mes limites”. “Je ne te dis pas n’importe quoi !”, me crie‐t‐il depuis le trottoir. Je ne sais pas s’il a changé – peut‐être que je ne lui avais jamais posé les questions qui m’auraient permis de l’entendre. Quoi qu’il en soit, le doux goût de ses jus de fruits, toujours resté dans ma mémoire, s’est transformé en un goût amer et acide, difficile à digérer.
Les saisons semblent avoir du mal à changer ici, au Moyen‐Orient. Il fait toujours chaud mais le ciel est maintenant couvert de nuages. Alors que je marche, les pensées perturbées et mes yeux fixés sur mes pas, une surprise : quelques gouttes me touchent la tête. Je cherche le mot en hébreu : Ha-Yoré, la première pluie de la saison. Un souvenir me revient : je suis enfant, je marche dans la rue Shimshon ha-Gibor (Samson le héros), et j’entends dire ce mot pour la première fois. Je n’ai pas encore oublié ma langue maternelle !
En rentrant chez moi, je repasse devant ces convocations à voter. Je me rends dans la cuisine, je me sers un verre d’eau. Les cris des enfants du jardin d’enfants en bas composent la bande sonore habituelle. Mais la vue de la fenêtre, vers l’Est, commence à changer : je distingue une grande grue lointaine qui dépasse les arbres et leurs hautes cimes. On y construit un nouveau gratte‐ciel. Me revient une expression hébraïque : “À force d’arbres, on ne voit plus la forêt”. Ici, je pourrais remplacer les arbres par les tours. À l’Ouest, Tel Aviv s’ouvre sur la mer. À l’Est, au‐delà des tours, il y a les collines de la Cisjordanie où les Palestiniens vivent sous une violence quotidienne venue de colons extrémistes et de l’armée. Je me demande jusqu’où nous pourrons continuer à bâtir, à faire exister notre rêve et promettre un futur sûr pour notre peuple, tout en détruisant le futur de l’Autre ?

Je regarde les enfants courir dans la cour en bas et des souvenirs de mon enfance remontent. À l’école maternelle, lors du jour de commémoration de la Shoah, on nous a toujours chanté la chanson S’brent, “Notre village brûle”, de Mordechai Gebirtig. Il l’a écrite à Cracovie en 1938, dans une Pologne frappée par les pogroms. On ne nous a jamais expliqué son contexte mais, maintenant, j’apprends que le poète s’adresse à ceux qui regardent leur ville brûler, les bras croisés, et les appelle à se lever pour éteindre le feu. Aujourd’hui, devant cette fenêtre, je reviens à l’expression, employée dans un nouveau contexte par Grossman – la maison qui, cette fois, se consume de l’intérieur. Que faisons‐nous, encore marqués par l’attaque du 7 octobre, de cette maison à laquelle nous sommes si attachés ? Quand comprendrons‐nous que brûler les maisons des autres ne protégera pas la nôtre ?
Dans quelques jours, j’irai voter. Je suis rentré pour essayer, moi parmi tant d’autres, d’éteindre le feu. Et je vois, à travers les couches de plus en plus épaisses de nuages, un rayon de soleil qui essaie de traverser.




