Le 18 octobre, sur l’antenne de CNews, le journaliste Paul Amar formule des accusations d’une particulière gravité. Il affirme tenir de commerçants juifs des informations selon lesquelles des commerces auraient été délibérément visés à Marseille. Il déclare notamment : « Ils avaient les adresses de pas mal de commerçants juifs. Dans une rue de Marseille, je l’ai appris ce matin, tous les commerces détenus par des Juifs ont été incendiés ». Il ajoute que les commerces tenus par des Musulmans ne l’auraient pas été, s’interroge sur le degré de préparation des violences et affirme que les services de renseignement savaient.
De telles accusations appellent des questions précises : quelle rue ? Quels commerces ? Quels témoignages recoupés ? Sur quels éléments repose l’affirmation selon laquelle les services de renseignement « savaient » ? Une déclaration sur un plateau de télévision ne saurait, à elle seule, établir les faits qu’elle rapporte.
Pourtant, les propos circulent, repris comme s’ils allaient de soi. Selon Libération, ils sont notamment relayés en France par l’anthropologue Florence Bergeaud‐Blackler et l’ancien eurodéputé RN Gilbert Collard. La parole télévisée devient une « révélation » que les réseaux sociaux amplifient. Sur X, des publications tiennent déjà pour acquis ce qu’il faudrait précisément établir : la préméditation, le ciblage méthodique et l’existence de réseaux organisés. D’une affirmation rapportée, on passe à une interprétation qui en reprend les présupposés sans les questionner.
Ce que précise le SPCJ
L’intrusion et les dégradations commises dans une synagogue du 19ᵉ arrondissement de Paris appellent la même rigueur. Là aussi, il faut distinguer les faits de l’interprétation qui accompagne leur diffusion. Selon les éléments rapportés par le Service de protection de la communauté juive dans un communiqué publié le 18 octobre, les premières constatations orientent plutôt vers un cambriolage. Aucune inscription antisémite n’a été constatée et le mobile reste à confirmer. Concernant Marseille, le SPCJ précise que « lors des manifestations du 17 octobre, plusieurs commerces ont été dégradés, DONT certains tenus par des personnes de confession juive. Aucun élément ne permet à ce stade d’établir un ciblage lié à la confession de leurs exploitants. Dans ce contexte, le SPCJ appelle chacun à faire preuve de calme, de retenue et de responsabilité, à ne pas relayer d’informations non vérifiées et à privilégier les communications officielles du SPCJ et des autorités ».
Cette prudence ne minimise ni les dégradations ni l’inquiétude qu’elles suscitent. Elle empêche de présenter comme démontrée une intention qui reste à établir. Là où certains discours affirment une sélection méthodique de commerces juifs, le SPCJ rappelle les limites des informations disponibles.
Interrogé le 19 octobre par la journaliste Ilana Ferhadian sur Radio J, Bruno Benjamin, président du Crif Marseille‐Provence, explique que « tous les commerces ont été touchés, qu’ils soient juifs, non juifs ou musulmans. Finalement, ils n’ont pas fait de distinction. »
De l’inquiétude aux appels au départ
Dans ce climat d’alarme, des publications appellent les Juifs de France au départ. Sur Facebook, un message exhorte : « JUIFS DE FRANCE, RÉVEILLEZ-VOUS ! N’ATTENDEZ PAS QU’IL SOIT TROP TARD ! » Puis : « COMMENCEZ DÈS AUJOURD’HUI À PRÉPARER VOTRE ALIYAH VERS LA TERRE SAINTE ! » Invoquant la sécurité des enfants et les leçons douloureuses de l’Histoire, son auteur présente le départ comme une décision urgente.
Rien ne permet, sur la seule base de cette publication, d’établir que cet appel découle des propos de Paul Amar. Ces prises de parole ne procèdent pas nécessairement d’une même démarche. Elles montrent cependant comment des événements dont les circonstances ou les mobiles restent à établir peuvent être intégrés à des discours d’alarme ou à des argumentaires politiques. Face à la peur de l’antisémitisme, la gravité des accusations ne dispense jamais de les vérifier. Elle rend cette vérification plus nécessaire encore.
Des violences à leur exploitation politique
D’autres acteurs contribuent à donner à ces violences une lecture politique. Ainsi, Olivier Rafowicz, connu du public francophone pour ses anciennes fonctions de porte‐parole de Tsahal et désormais candidat sur la liste d’Israël Beytenou, déclare dans une publication Facebook : « Les violences en France sont inspirées par les mouvances islamistes les plus virulentes ».
Dans cette publication, il s’exprime en civil et s’adresse aux Français. Sa notoriété militaire peut néanmoins conférer une autorité particulière à ses déclarations. Son engagement électoral rend d’autant plus nécessaire de distinguer ce qui relève d’une expression personnelle ou partisane d’une communication officielle de l’armée israélienne. Les fonctions auxquelles le public l’associe ne suffisent pas à donner à ses propos la valeur d’une information institutionnellement validée.
Parallèlement, cette lecture trouve un écho au sein des autorités israéliennes. Haaretz rapporte que le ministère israélien des Affaires étrangères et le ministre des Affaires de la diaspora, Amichaï Chikli, ont relié les violences en France au militantisme propalestinien et à l’immigration. Le quotidien souligne toutefois le peu d’éléments permettant d’étayer ces rapprochements.
De son côté, le ministre de l’Alyah et de l’Intégration, Ofir Sofer, annonce l’accélération des démarches pour les Juifs de France ayant déjà ouvert un dossier d’alyah. Son ministère doit prendre contact avec les candidats au départ pour les aider à lever les obstacles à leur installation en Israël. Dans le même temps, il condamne les dégradations commises dans la synagogue parisienne et critique Emmanuel Macron, appelant le gouvernement français à combattre l’antisémitisme et à assurer la sécurité de la communauté juive.
Faciliter l’installation de familles qui souhaitent partir est une chose ; présenter les événements comme la confirmation d’une interprétation politique en est une autre. Les catégories invoquées – islamisme, militantisme propalestinien, immigration – ne sont ni synonymes ni interchangeables. Les rapprocher ne suffit pas à établir le rôle de chacune dans les violences. Le risque est alors d’inverser la démarche : au lieu de partir des faits pour construire une interprétation, on part d’une interprétation pour y faire entrer les faits.
Nétanyahou en trois actes
Cette logique remonte jusqu’au plus haut niveau de l’État israélien. Interrogé en anglais dans l’émission Israel Debrief de la chaîne israélienne C14, Benjamin Nétanyahou relate une conversation qu’il affirme avoir eue avec Emmanuel Macron le 7 octobre 2023. Il s’agit de son récit de cet échange, et non d’un enregistrement de la conversation entre les deux dirigeants.
Selon les propos rapportés, le président français lui aurait proposé de travailler à un cessez‐le‐feu immédiat et à une solution diplomatique. Nétanyahou assure lui avoir répondu : « Non, non, Emmanuel. Cela ne se réglera pas par la diplomatie. Ce sont des monstres. Ce sont des néonazis ». Il poursuit : « Le Hamas, c’est comme Daesh. En fait, c’est pire à certains égards […]. Si nous n’arrêtons pas le Hamas ici, vous les verrez dans les rues de Paris ». Puis il conclut : « Et c’est exactement ce qui se passe en ce moment ».
Le 20 octobre, dans un entretien accordé à David Neeman sur la chaîne i24NEWS, Benjamin Nétanyahou présente les violences en France comme la confirmation de ses avertissements à Emmanuel Macron. Il affirme lui avoir déclaré, après le 7 octobre : « Si nous ne les éliminons pas ici, vous les aurez à Paris », avant de conclure : « Et c’est exactement ce qui se passe. » Il accuse les autorités françaises d’avoir insuffisamment anticipé la menace et d’avoir cédé face à l’islamisme radical. Son discours élargit ensuite le propos à l’Europe : il décrit une menace susceptible de frapper toutes les populations, quelle que soit leur religion, et présente Israël comme le seul allié du monde occidental prêt à la combattre.

Résumons. Nétanyahou en trois actes :
- Les violences à Paris deviennent la confirmation d’une menace du Hamas.
- Macron aurait dû l’écouter.
- Lui aurait donc tout prévu.
Le rapprochement tient lieu de démonstration. Entre l’avertissement qu’il affirme avoir formulé et les événements qu’il invoque aujourd’hui, le lien n’est pas établi : il est posé comme une évidence. La formule « c’est exactement ce qui se passe » dispense ainsi de préciser ce qui permettrait d’attribuer ces violences au Hamas ou de les présenter comme la réalisation de sa menace.
Le récit distribue également les rôles : à Macron, la diplomatie présentée comme une illusion ; à Nétanyahou, la lucidité face au danger. Les événements français deviennent alors un argument pour disqualifier rétrospectivement la position prêtée au président français et légitimer la sienne.
Le passage de Paris à l’Europe élargit encore la portée du raisonnement. Les violences françaises ne sont plus seulement présentées comme un problème de sécurité intérieure : elles deviennent l’illustration d’une menace commune, face à laquelle Israël serait le rempart des sociétés occidentales. Le récit de l’avertissement adressé à Macron produit ainsi un double effet : il présente Nétanyahou comme celui qui avait vu juste et invite les Européens à reconnaître que le combat mené par Israël serait aussi le leur.
Le procédé consiste à transformer les événements en preuves de sa propre clairvoyance : non plus expliquer les faits, mais leur faire dire que l’on avait raison. La France devient ainsi le décor d’une démonstration destinée à mettre en scène sa lucidité et l’aveuglement des autres.
Mis bout à bout, ces éléments montrent comment les violences commises en France, et l’inquiétude qu’elles suscitent, peuvent être exploitées à des fins politiques. Ils rappellent aussi combien la lutte contre l’antisémitisme peut elle‐même être instrumentalisée.
Historien travaillant depuis de nombreuses années sur ces questions et concernant la lutte contre l’antisémitisme, je considère que cette lutte ne saurait être détournée au profit de quelque parti, quelque gouvernement ou quelque État que ce soit. Sous aucune forme.
Pour être menée à bien, elle exige le plus grand sérieux : recueillir et recouper les faits, les contextualiser, les mettre en perspective historique et les analyser. Elle impose de vérifier ce que l’on affirme, de distinguer ce qui est établi de ce qui reste incertain et de reconnaître ce que l’on ne sait pas.
Cette rigueur n’affaiblit pas la lutte contre l’antisémitisme : elle en fonde la crédibilité. Il ne s’agit ni de minimiser ni d’exagérer, mais d’établir les faits et de les nommer avec justesse.




