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Sylvie, Franco‐​Israélienne à Paris, militante en France pour la démocratie israélienne : “Les petits ruisseaux font les grandes rivières”

Sylvie est née française, a émigré en Israël quand elle était étudiante, habite aujourd’hui en France et défend la démocratie israélienne en s’engageant. Lors de la tentative de réforme judiciaire en 2023 et à l’approche des élections israéliennes, elle se met en mouvement pour sensibiliser, en traduisant des textes, en incitant les Israéliens de l’étranger à s’emparer de leur pouvoir de citoyen. Selon elle, “c’est l’avenir du pays qui est en jeu, l’avenir de nos enfants, de nos petits‐​enfants, en Israël et dans le monde”.

Publié le 23 octobre 2026

7 min de lecture

© Gali Eytan

Sylvie L.
Grand‐​mère de quatre petits‐​enfants
Consultante à la retraite et traductrice pour la bonne cause
Née à Paris, dans le 12e arrondissement


Quel était votre lien avec Israël pendant votre enfance et votre adolescence ? Et comment est né votre désir de vous  installer dans ce pays ? 

Je n’avais pas de lien particulier avec Israël quand j’étais enfant. À l’adolescence, j’ai fait un voyage en Israël avec mes parents. Mon père voulait rendre visite à sa cousine originaire de sa ville natale en Pologne et à un ami d’enfance qui avait, comme lui, passé les années de guerre en URSS.

En 1967, avec la Guerre des Six jours, je me suis sentie concernée. Je ne sais pas expliquer pourquoi, je ne fréquentais pas particulièrement les milieux juifs à Paris mais j’ai ressenti le besoin de faire quelque chose. Et je me suis portée volontaire. J’ai passé un mois au kibboutz Houlda.

Vous êtes arrivée sans parler hébreu et, très vite, vous avez commencé à étudier les mathématiques au Technion, en hébreu. Comment vous souvenez-vous de vos premiers contacts avec la langue ? 

J’avais commencé des études de mathématiques à Paris, à Jussieu. Arrivée en Israël, j’ai souhaité poursuivre au Technion, à Haïfa. Je ne connaissais que quelques mots d’hébreu, de la vie de tous les jours. J’ai eu la chance d’avoir un camarade étudiant qui, lui, maîtrisait parfaitement les deux langues. Il s’asseyait à côté de moi et me faisait de la traduction simultanée. Très rapidement j’ai appris les mots et j’ai compris ce que disaient les profs. Au début, il m’a obligée à prendre des notes directement en hébreu, ce qui n’a pas été facile ! J’avais une écriture d’enfant de CP. Mais c’est grâce à lui que j’ai appris très vite. Il faut dire qu’à 20 ans on apprend rapidement, pour peu qu’on en ait envie. J’ai terminé le Technion avec un master en sciences.

Vos deux filles sont nées en Israël. Dans quelle langue les avez-vous élevées ? Était-il important pour vous de leur transmettre aussi le français et votre culture française ? 

Mes filles sont nées à Haïfa toutes les deux. J’étais dans un environnement « hébreu », personne ne parlait français dans mon entourage. C’était très difficile de passer au français dans un océan d’hébreu. J’ai essayé mais ça n’a pas marché. Pourtant, quand ma fille aînée a eu presque 6 ans, je lui ai proposé d’apprendre à lire en français. J’ai acheté un ouvrage spécialisé pour avoir une méthode et un support. Et elle a commencé à lire. Sa difficulté à prononcer le mot « voiture » nous a toujours beaucoup fait rire. Aujourd’hui elle est parfaitement bilingue. 

Après toutes ces années en Israël, vous avez décidé de revenir en France. Aujourd’hui, quand on vous demande d’où vous venez, que répondez-vous ? 

La chanson de Dalida D'où viens-tu gitan ? dit à un moment : « C’est le chant des errants qui n’ont pas de frontière ». Je ne dirai pas ça… quoique… Je suis née en France, j’ai grandi en France. J’ai vécu 11 ans de ma jeunesse en Israël, ça compte beaucoup ! Si ça fait longtemps que je suis revenue à Paris, cela ne m’empêche pas de me sentir concernée, viscéralement concernée, lorsque l’avenir d’Israël, qui est aussi mon pays, est en jeu.

Vous avez rejoint un groupe israélien qui commençait à s’organiser autour du mouvement “Défendre la démocratie israélienne”. À quel moment avez-vous compris que vous vouliez vous y engager activement ? 

Le 4 janvier 2023, j’étais en Israël, en visite. Et j’ai entendu à la télé le discours de Yariv Levin, ministre de la Justice de la coalition actuelle. J’en ai eu la chair de poule ! Un cas d’école pour les étudiants : le populisme par excellence. Disqualifier les juges, les déclarer illégitimes parce qu’ils ne sont pas élus, est un axe essentiel de la pensée populiste. La séparation des pouvoirs, fondement de la démocratie, repose sur l’indépendance de la Justice. Mais pas pour eux ! 

Déjà qu’en Israël la séparation entre l’exécutif (le gouvernement) et le législatif (la Knesset) n’est pas très nette (c’est un euphémisme), vouloir détruire l’indépendance de la Justice, soumettre l’institution judiciaire au pouvoir exécutif, est pour moi inacceptable. En écoutant ce discours, j’ai compris avec effroi dans quelle direction s’orientait ce gouvernement : autocratie, dictature, régime illibéral ! Choisissez !

De retour à Paris, j’ai vu passer sur Facebook l’annonce d’un rassemblement près du Pont Alexandre III pour défendre la démocratie israélienne. J’y suis allée. Nous étions très peu nombreux au début. J’ai parlé avec les organisateurs, israéliens expatriés pour certains et Israéliens à Paris de longue date pour d’autres. Je ne me suis pas posé de questions. Rejoindre ce groupe, ce collectif, allait de soi.

Quel était votre rôle au sein du groupe ? En quoi consistait concrètement votre engagement ? 

Nous sommes à Paris. Nous nous adressons à des Israéliens et aussi à des Français, des francophones qui ne parlent pas l’hébreu. Les messages devaient être dans les deux langues. J’ai commencé à traduire en français ce qui portait sur l’organisation des rassemblements de soutien aux manifestants en Israël. J’ai rendu les flyers accessibles dans les deux langues avec un designer de notre collectif. 

Un jour, on m’a dit que le groupe Walla, de Ran Harnevo, cherchait des traducteurs. Je me suis inscrite. C’était un vendredi matin. Nous étions une dizaine. Le soir nous étions déjà plus de cent ! Dans toutes les langues ! Tous bénévoles bien sûr. Ensuite, une traduction en amenant une autre, je me suis mise à sélectionner moi‐​même les articles de presse et les vidéos que je voulais traduire et sous‐​titrer. En fait, pour les vidéos, je travaille en binôme avec une française de Rishon LeTsion… qui ne me pardonne aucun accent circonflexe oublié ! Et des gens m’envoient des liens… Quand c’est directement lié à la démocratie, généralement, je traduis et je publie.

Je sélectionne des sujets qui ne sont pas (ou presque) relayés dans les médias français. À la veille du 7 octobre, nous avions commencé à monter un colloque : « Qu’est-ce que la démocratie ? ». La connaissance est le chemin vers la liberté, disait en substance Condorcet. Assez régulièrement, je reçois des remerciements pour mon action d’information.

Avez-vous le sentiment que votre mobilisation depuis la France pour défendre la démocratie en Israël a eu un réel impact ? Et si oui, de quelle manière ? 

Les petits ruisseaux font les grandes rivières ! Chacun des rassemblements que nous avons organisés n’était qu’un petit verre d’eau (Pont Alexandre III où l’on a pris des photos avec la Tour Eiffel en arrière plan, pour montrer que Paris soutient les Israéliens contestataires qui manifestent tous les shabbat, ou place de la Bastille ou près de la Fontaine Saint‐​Michel). Mais nous ne sommes pas les seuls dans le monde à avoir organisé ce type d’action. À Madrid, à Londres, à Berlin et aussi à Melbourne, aux États‐​Unis et au Canada… l’ensemble conjugué de ces actions a non seulement remonté le moral d’un certain nombre de gens en Israël mais a contribué à diffuser des informations sur la situation déplorable du pays, sur les méfaits de ce gouvernement de malheur et ses attaques contre la démocratie.

Comment avez-vous vécu le 7 octobre et ses conséquences depuis la France ? 

Ce jour‐​là, comme beaucoup, j’ai eu du mal à comprendre ce que je lisais. Je ne pouvais pas le croire. Et il a bien fallu que je me rende à l’évidence de cette effroyable horreur. J’ai laissé à d’autres le soin de militer dans des associations qui se sont créées pour le retour des otages. J’ai pris le parti de traiter la dimension politique de cette affaire. Les rouages de l’État d’Israël étaient rouillés. L’administration a failli, incapable de réagir, avec ses directeurs nommés par copinage. C’est la société civile qui s’est chargée du transport de troupes, du ravitaillement, de trouver des hébergements pour les réfugiés de l’intérieur, etc. 

Aujourd’hui les langues se délient en Israël. Des personnes qui tenaient de hautes responsabilités, comme l’ancien secrétaire militaire du Premier ministre et l’ex-chef du Shin Bet, racontent comment la politique menée par le financeur du Hamas, qui dénie toute responsabilité, a conduit à ce massacre. 

En quoi cette catastrophe a-t-elle participé à redéfinir votre identité juive et/ou israélienne ?

Redéfinir ? Pourquoi ? Mon identité juive tout comme mon identité israélienne n’ont pas été modifiées, elles se sont peut‐​être même fortifiées. Mes amis non juifs, des voisins, m’ont envoyé des messages de soutien et de sympathie. Sauf un… auquel je ne parle plus. Moi je n’ai pas changé. Eux, les soutiens du « le Hamas est un atout » et du « la mort plutôt que l’armée », eux, ont du sang sur les mains !

Comptez-vous aller en Israël pour voter aux élections ? 

Je pars dans quelques jours pour aller voter. Bien sûr. Je ne m’autorisais pas à voter en Israël depuis que je n’y habitais plus. Mais là, ce n’est pas pareil. Là, c’est l’avenir du pays qui est en jeu, l’avenir de nos enfants, de nos petits‐​enfants, en Israël et dans le monde vue la montée incroyable de l’antisémitisme.

Les élections du 27 octobre opposent deux visions du monde. D’un côté la Torah comme Constitution (ce n’est pas une image, malheureusement, mais une réalité !), de l’autre une démocratie libérale dans un État de droit.
D’un côté, ceux qui glorifient la mort, la terreur, la guerre éternelle, qui oppriment les minorités, qui bafouent les droits des femmes. De l’autre, ceux qui glorifient la vie, qui défendent l’égalité entre tous les citoyens et la protection des minorités.

Ici, on n’est pas dans la nuance entre deux candidats. Il faut choisir entre le camp du pluralisme des idées et des croyances et celui de l’obscurantisme et de la coercition. 

Êtes-vous active aujourd’hui pour encourager les Franco-Israéliens qui vivent en France à aller voter ? 

En juin et juillet dernier, j’ai animé des visioconférences et des réunions d’appartement pour relayer l’information de Fly&Vote. Fly&Vote est un programme de l’ONG américaine AID Coalition (America Israel Democracy). F&V a pour mission d’aider chaque Israélien, où qu’il réside, à pouvoir voter – un droit élémentaire dans une société démocratique ! Cette ONG soutient la démocratie, tout comme notre collectif en France.

L’organisation m’avait contactée pour les représenter en France. Finalement, il y a eu pas mal de Belges francophones aussi. Chaque participant a informé d’autres personnes autour de lui. Ça a fait tache d’huile. Presque 35.000 personnes dans le monde se sont inscrites sur Fly&Vote. Ce n’est pas rien !

L’idée pour moi était d’informer de deux choses essentielles : 1) Chaque citoyen israélien est inscrit au Registre de la population. Même s’il réside depuis de nombreuses années en dehors d’Israël, en tant que citoyen israélien, il a le droit de voter. 2) On ne peut pas voter par correspondance ni au consulat. Il faut être physiquement présent dans le bureau de vote pour pouvoir voter. Comme l’ont fait des milliers d’Israéliens après le 7 octobre, il faut se mobiliser pour aller voter. 

Quelles habitudes ou pratiques adoptées en Israël conservez-vous à Paris ? 

Jolie question… des habitudes de cuisine, c’est certain. Je prépare des salades comme on le fait en Israël, un bon houmous. Je prépare d’autres plats aussi que j’ai appris à cuisiner là‐​bas. À Haïfa, qui est une ville mixte, mon boucher arabe m’a appris à faire un excellent plat de viande au four. J’ai sans doute gardé d’autres habitudes et façons d’être. Des petites choses. Je ne sais pas dire lesquelles. Elles font aujourd’hui partie de ma personnalité, de mon identité.