
- Oh, c’est fou le nombre d’insultes sous l’article que vous avez posté sur les réseaux, me dit une voisine que je croise par hasard.
- Ah bon, lui dis‐je, mais qu’avez-vous pensé de l’article ?
- Je ne sais pas, me répond‐elle, je ne l’ai pas lu…
Je me dis que voilà, nous y sommes, c’est la fin du monde, ou plutôt la fin de celui auquel j’étais attachée. Vous savez, ce monde où on lit un texte pour s’imprégner d’un point de vue avec lequel on peut être d’accord ou pas. Prendre le temps d’y réfléchir, d’en être convaincu ou de le rejeter. Mais ce monde des mots et des idées s’est apparemment évaporé, remplacé par celui des commentaires haineux qu’on lit avec beaucoup d’intérêt.
Dans ce monde‐là, l’idée importe moins que l’insulte. Se déversent les diarrhées verbales d’inconnus, et des torrents haineux engloutissent toute réflexion.
On l’a souvent dit ces dernières années, mais l’image reste pertinente : Il fut un temps où les types bourrés cuvaient leur haine près d’un comptoir, et n’emm… personne, à part leurs voisins de bar. Ils ont dorénavant migré vers des fils X ou Instagram, et gagnent un « quart d’heure warholien » dans la mini‐gloire d’avoir clashé un autre.
C’est peut‐être pour cela que, dans le café où j’écris ces lignes, l’environnement est étonnement calme. Un ami me rejoint et pense me remonter le moral.
- Tu dois juste accepter que l’algorithme te déteste, me dit‐il.
Interloquée, j’essaie de comprendre.
- Tu as choisi le camp de la nuance et de la complexité. C’est tout ce que l’algorithme tente d’évacuer. Son boulot est de faire résonner la radicalité enragée, la peur et la vulgarité.
Je prends mon courage à deux mains et je décide de parcourir le fil des commentaires. Immersion en absurdie numérique : j’y découvre des paysages très accidentés où se sont effondrés à la fois l’intelligence et les règles de l’orthographe.
On m’y dit par exemple, de dégager « salle pute » (mais où est‐elle, cette salle dont je ne connais pas l’adresse ?) et on m’appelle « conasse » avec un seul N – alors que cette personne semble ne pas en manquer… de haine.
Je ne sais plus s’il faut rire ou pleurer. Le monde s’effondre, et j’essaie de m’accrocher aux notes de l’orchestre sur le pont du Titanic.
À l’instant ou je désespère, s’approche de ma table une très jeune femme. Elle pose devant moi un petit papier et s’éloigne rapidement. Je le déplie et j’y lis : « Merci à vous d’exister. Vos mots m’apportent de l’oxygène dans un monde qui semble en manquer ».
Je m’élance vers elle et je lui demande :
- Avez-vous lu les commentaires sur les réseaux sociaux ?
Non, désolée, je ne fréquente pas les réseaux sociaux.
Je serre la main de ce dinosaure de l’espèce humaine. Je lève les yeux pour savoir si un astéroïde approche pour nous anéantir. Et soudain, je me prends à rêver que, dans des cafés, on créerait d’immenses réserves naturelles de gens qui refusent de renoncer à penser. Ou mieux : on y développerait un nouvel algorithme, un programme qui mettrait en réseau tous les gens décidés à ne pas devenir de parfaits abrutis.




