
Ils sautent, s’enlacent, chantent à pleins poumons. Des drapeaux de l’Hapoël Tel Aviv Football Club flottent au‐dessus de la foule. Sur des tee‐shirts noirs, on lit « Rabin avait raison ». On aperçoit aussi les couleurs des Démocrates, le parti de Yair Golan. Filmée samedi 17 octobre, à la clôture du festival InDnegev, la scène est devenue virale. Des milliers de jeunes Israéliens reprennent en chœur Shir LaShalom, le « Chant pour la paix » : « Ne dites pas qu’un jour viendra. Faites advenir ce jour ! » À dix jours des élections législatives israéliennes, ces paroles ont une résonance particulière. Nombre de ces jeunes d’une vingtaine d’années n’étaient pas nés lorsque Yitzhak Rabin, alors Premier ministre, entonna cette chanson, quelques minutes avant son assassinat, en 1995.
La fête a lieu à Mitzpe Gvulot, dans le Néguev occidental, non loin de Gaza. Né en 2007 devant quelques centaines de personnes, InDnegev célèbre cette année ses vingt ans avec cinq scènes et quelque 120 concerts. Le 7 octobre 2023, lorsque le Hamas lance ses attaques meurtrières contre Israël, les scènes sont déjà montées pour un festival qui doit débuter cinq jours plus tard. Il n’aura pas lieu. Le site et ses installations seront utilisés par l’armée.
Shay Segal n’a presque jamais manqué une édition. Ancienne critique musicale de Time Out, passée depuis dans la high‐tech, elle y venait adolescente, y a rencontré son compagnon et y revient aujourd’hui comme mère de famille. Dans son récit publié par le magazine, elle raconte le trajet sur la route 232. Les panneaux indiquent toujours Be’eri, Re’im, Kissoufim, Magen. En 2007, elle les remarquait à peine. Cette année, impossible de penser à autre chose. Près de Re’im se tenait le festival Nova, où des centaines de jeunes ont été massacrés le 7 octobre.
Depuis plusieurs années, Shir LaShalom tourne en boucle à la clôture d’InDnegev. Cette année, elle a été diffusée 22 fois de suite, pendant une heure et vingt‐huit minutes, un record. Ces images ont réveillé chez de nombreux Israéliens un sentiment devenu rare : l’espoir. Yoana Gonen, journaliste et chroniqueuse à Haaretz, raconte avoir pleuré devant son écran. Pour elle, cette chanson devenue un rituel commémoratif retrouve sa force de protestation.
La chanson date de 1969. Yaakov Rotblit, amputé d’une jambe après la guerre des Six‐Jours, en écrit les paroles ; Yair Rosenblum compose la musique. Miri Aloni l’interprète avec la troupe militaire du Nahal. Plutôt que d’exalter les morts, Shir LaShalom demande aux vivants de faire la paix. Le général Rehavam Ze’evi interdit même à la troupe de se produire dans la région militaire qu’il commande. Le 4 novembre 1995, Rabin l’entonne avec Shimon Peres et Miri Aloni à la fin d’un rassemblement pour la paix à Tel Aviv. Quelques minutes plus tard, il est assassiné. Dans sa poche, on retrouve une feuille portant les paroles, tachée de sang. Ce jeudi 22 octobre, Israël commémorait officiellement le 31e anniversaire de son assassinat[1], cinq jours avant les élections législatives.
Lors de l’édition 2026 d’InDnegev, d’autres chansons disent quelque chose des références de cette jeunesse. Shay Segal relève un contraste : devant Tamir Bar, les jeunes reprenaient « Hé, Amalek, je suis putain de vivant ! », refrain d’un titre récent sur l’antisémitisme, qui invoque un ennemi biblique d’Israël. Une heure plus tard, beaucoup ne connaissaient pas « Mélange le plâtre, Ahmed », la chanson qu’Ehud Banai consacrait en 1987 à un ouvrier palestinien venu de Gaza travailler sur un chantier à Tel Aviv. « Le public qui connaissait Amalek par cœur ne connaissait pas Ahmed », relève‐t‐elle.
Maoz Inon, 51 ans, était dans la foule. Ses parents ont été assassinés le 7 Octobre, chez eux, à Netiv HaAsara. En 2023, il avait prévu d’assister au festival et de leur rendre visite sur le chemin du retour. « Aujourd’hui, il n’y a plus personne chez qui s’arrêter », écrit‐il sur les réseaux sociaux. Depuis, il milite pour le rapprochement israélo‐palestinien. Avec le Palestinien Aziz Abu Sarah, il a publié La paix est notre avenir (L’Arbre qui marche, 2026). « Nous croyons à la paix non pas malgré le 7 octobre, mais à cause de lui », affirme‐t‐il. Pour lui, les milliers de jeunes réunis à InDnegev montrent que la paix ne peut rester confinée aux salles de conférences : elle doit aussi appartenir au peuple.
Le 7 octobre a aussi bouleversé la vie d’Emily Damari, 30 ans. Enlevée à Kfar Aza et retenue 471 jours en otage à Gaza, elle a réagi tout autrement aux images du festival. « La vidéo de Shir LaShalom m’a frappée en pleine poitrine […] Comment peut-on encore croire à la paix avec ces monstres ? », écrit‐elle sur Instagram. La polémique s’invite jusque dans la campagne électorale. Le militant arabe israélien Yoseph Haddad, numéro deux d’une liste de droite conduite par l’ancien général Ofer Winter, dénonce la « naïveté occidentale » des festivaliers. Le député arabe israélien Ayman Odeh évoque, à l’inverse, les années où Juifs et Arabes dansaient ensemble et croyaient à un autre avenir.
Dans une autre vidéo, l’image tremble. Celui qui filme explique qu’il pleure. Un membre de l’équipe du festival lui a glissé : « Ceux qui sont nés après 1995 ne comprennent pas pourquoi c’est si émouvant pour ceux qui sont nés avant. Et c’est très bien comme ça. Ils en ont déjà assez bavé. »
[1] La commémoration de l’assassinat d’Yitzhak Rabin est une date officielle fixée au 12e jour du mois de Heshvan, date hébraïque du 4 novembre 1995. Toutefois, lorsque le 12 Heshvan tombe un vendredi ou un samedi, les commémorations sont avancées au jeudi précédent, cette année donc le 22 octobre, 11 Heshvan.




