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Élections israéliennes : bons Juifs ? mauvais Israéliens ? qu’attendez-vous de nous ? 
Publié le 26 octobre 2026

9 min de lecture

© Eva Levy

Nous sommes en octobre, je suis à Tel Aviv, ville où j’habite, dans un pays où, en ce moment, même les plus silencieux ont fini par avoir quelque chose à dire. Vous vous demandez sûrement : mais de quoi tout le monde parle ? De politique, évidemment. Des élections, de ce qui se passe ici, de ce qui se raconte ailleurs, de ce qu’il faudrait penser, faire, voter. 

Tout le monde a un avis et tout le monde semble savoir. Ou du moins le prétend. Moi aussi, évidemment. Je suis comme tout le monde. 

Bref, dans quelques jours, je vais voter. Et pour la première fois, je vais devoir choisir ce que je veux pour Israël, et je suis angoissé. 

J’arpente les rues de Tel Aviv, de Jérusalem et de Haïfa et je me rends compte que le pays connaît une agitation comme je ne lui en avais jamais connue. Impossible désormais d’échapper à la politique. Dans les conversations auxquelles je participe, celles que j’écoute discrètement et celles que je surprends malgré moi. 

Yair Golan par‐​ci, Nétanyahou par‐​là, Eizenkot au détour d’une rue, Liberman entre deux cafés, Yair Lapid dans la salle d’attente chez le médecin et Ben Gvir, malheureusement, un peu partout. Je les retrouve sur mon téléphone, sur les réseaux sociaux, sur les plateaux télévisés français, américains, britanniques. 

Aujourd’hui, le bruit est partout. Et ce qui m’agace, c’est que je n’arrive même plus à savoir quelle part de ce vacarme vient des autres et quelle part vient de moi. 

Parce que moi aussi, je suis en colère. Contre ce qui se passe ici, contre ce qui se raconte ailleurs, contre cette impression permanente de devoir avoir un avis, de devoir le justifier, et parfois même de devoir justifier qui je suis. C’est une colère qui s’accumule, qui prend de la place et dont je ne sais plus très bien quoi faire. 

À part l’écrire, peut‐être. 

Mais revenons à ce que j’avais envie de raconter. C’était un après‐​midi ensoleillé, au début du mois d’octobre. Il n’y a pas si longtemps. Un mercredi, je crois. 

J’avais décidé de lire, pour la première fois de ma vie, La Vie devant soi de Romain Gary. Je sais, j’ai attendu longtemps, mais mieux vaut tard que jamais. 

Je dévore le livre en un après‐​midi. Toutes les cinq ou dix pages, je m’arrête, impressionné par la justesse et l’intelligence de chacune des phrases du livre. Je ris beaucoup et je pleure encore plus. Je passe ma journée avec Momo, Madame Rosa et tous les autres. La vie de rêve. Enfin, ma vie, parce que la leur est franchement compliquée. 

Et là, à la page 61 du livre, Romain Gary, enfin Émile Ajar, écrit, : « Moi je crois que les Juifs  sont des gens comme les autres mais il ne faut pas leur en vouloir ». Je relis la phrase. Une fois, deux fois. Relisez‐​la aussi. Elle n’a rien de compliqué. Elle est même assez drôle. Il fallait donc que je lise un roman publié il y a cinquante ans pour découvrir qu’il avait réussi, en une seule phrase, à mettre des mots sur quelque chose qui me travaille depuis des mois. 

Parce que justement, pourquoi ai‐​je autant l’impression qu’on m’en veut ? Et surtout, en tant que quoi ? En tant que Juif ? En tant qu’Israélien ? En tant que Français vivant en Israël ? Et parfois, les trois à la fois. 

J’ai l’impression d’être devenu, malgré moi, le représentant de quelque chose qui me dépasse. D’avoir à répondre d’un pays entier, de son gouvernement, de son armée, de son histoire, de ses frontières, parfois même de son existence. 

Je sais bien que le monde entier ne m’en veut pas. Il y a même des gens qui ont probablement des préoccupations beaucoup plus intéressantes que mon identité. 

Et heureusement pour eux. 

Mais il y a une différence entre savoir que tout le monde ne vous déteste pas et avoir l’impression qu’il faut expliquer qui vous êtes avant de pouvoir être simplement vous‐même. 

Évidemment, je sais pourquoi une partie du monde est en colère contre Israël. Je ne suis pas complètement idiot. Il y a des choses que je comprends, d’autres qui me mettent profondément mal à l’aise, certaines qui me révoltent. 

Mais je sais aussi pourquoi ce pays a peur. Pourquoi le 7 octobre a laissé quelque chose de terrible dans les esprits, pourquoi la sécurité est une obsession ici, pourquoi des gens qui ont vécu des guerres, des attentats, des deuils, ne regardent pas toujours le monde avec la sérénité qu’on aimerait leur voir adopter depuis l’étranger. 

Et puis, très égoïstement peut‐​être, je reviens toujours à moi. Quel est le rapport avec moi ? Je trouve déjà assez pénible de devoir expliquer mon parcours professionnel quand quelqu’un me demande ce que je fais dans la vie (la vraie réponse est : de mon mieux). Alors je n’ai pas spécialement envie de présenter mon CV politique à chaque nouvelle rencontre. Je n’ai pas choisi ce gouvernement. Je n’ai pas voté pour lui. Et pourtant, j’ai parfois l’impression de devoir répondre de chacune de ses décisions. C’est quand même étrange, non, de se retrouver à devoir s’excuser pour des choix que l’on n’a pas faits ? 

Mais en même temps, je vis ici. J’ai choisi de venir. Je ne peux pas réclamer le droit d’appartenir à ce pays quand cela m’arrange et prétendre qu’il ne me concerne plus quand ses décisions me dérangent. 

Alors à partir de quand suis‐​je responsable de ce que fait Israël ? 

Et à partir de quand devient‐​il injuste de me le reprocher ? 

Je pose la question parce que je n’ai pas la réponse. Et parce que je commence à me demander si quelqu’un l’a vraiment. 

J’ai parfois envie de leur demander : si je dis tout ce qu’ils veulent entendre, si je condamne tout ce qu’ils attendent de moi que je condamne, si je vote exactement comme ils l’espèrent, est‐​ce qu’ils finiront par ne plus m’en vouloir ? Ou est‐​ce qu’au fond, quoi que je fasse, ils m’en voudront quand même ? 

Ce qui complique encore les choses, c’est que je l’aime, ce pays. Voilà, c’est dit. J’aime Israël. 

Je ne sais pas pourquoi cette phrase me paraît parfois plus difficile à écrire que toutes les critiques que je pourrais lui adresser. 

Pourtant, c’est assez simple. J’aime y vivre. J’aime Tel Aviv, ses rues, son bruit, ses gens qui parlent fort, ses cafés, cette manière qu’ont les Israéliens de vous raconter leur vie alors que vous leur avez simplement demandé l’heure. J’aime entendre l’hébreu autour de moi, même si je ne comprends pas encore tout, loin de là. 

Mais surtout, j’aime ce que ce pays représente. Pour moi, pour ma famille, pour mes grands‐

mères, pour l’histoire juive. Je pense à ceux qui nous ont précédés, aux siècles d’exil, aux persécutions, à la Shoah, à tous ces Juifs qui n’ont jamais eu la chance de vivre ici. Et parfois, je trouve assez bouleversant de pouvoir simplement marcher dans une rue de Tel Aviv, me plaindre du prix d’un café et rentrer chez moi. 

Chez moi. Ce sont quand même deux mots qui n’ont pas toujours été aussi simples pour les Juifs. Et je trouve parfois terriblement triste qu’après tant de générations à chercher un endroit où nous pourrions simplement être chez nous, je me retrouve encore à me demander si j’ai le droit de le dire sans avoir à m’en excuser. 

Israël est un endroit où nous ne sommes pas une minorité dont la place dépend du regard des autres. Une terre qui nous appartient aussi, avec tout ce que cela implique de beau, de compliqué, parfois de franchement insupportable. Je n’ai jamais compris pourquoi aimer un pays devrait signifier approuver tout ce qu’il fait. J’aime aussi la France, et je vous assure que je pourrais passer une soirée entière à me plaindre d’elle, la plupart des Français le peuvent. Personne n’y verrait une contradiction. 

Et puis il y a les élections. Ces fameuses élections. 

Et pour la première fois, je ne regarde pas cela comme un événement qui se passe dans un pays dont on parle beaucoup en France. Je suis ici. 

C’est mon pays aussi. Je vais devoir choisir. Autour de moi, personne n’est d’accord. Il y a ceux qui veulent absolument que Nétanyahou parte, ceux qui le défendent encore, ceux qui ne savent pas pour qui voter, ceux qui ont changé d’avis dix fois et ceux qui semblent avoir choisi leur camp avant même de savoir lire. 

Les Israéliens ne sont d’accord ni sur leur gouvernement, ni sur la guerre, ni sur les Palestiniens, ni sur la religion, ni même sur ce que devrait être Israël. 

Parfois, je me demande comment des gens qui partagent si peu de certitudes arrivent encore à partager un pays. Et pourtant, ils le font. Bruyamment, difficilement, avec une mauvaise foi parfois admirable. Mais ils le font. 

Et bientôt, nous allons devoir choisir ensemble ce que l’on veut faire de ce pays qui a tant souffert, qui a aussi tant fait souffrir, et qui doit malgré tout continuer à vivre. 

Quelque chose d’autre me frappe : nous ne sommes pas les seuls à attendre ces élections et ce changement. Le monde entier semble attendre avec nous. À Paris, à Londres, à New York, et dans chacune des villes du monde, on commente, on analyse, on explique ce que les Israéliens devraient ou ne devraient pas faire. Et je comprends parfaitement pourquoi. Je ne demande à personne de détourner les yeux. 

Mais je crois qu’il y a quelque chose dans cette attente qui me dérange. Oui, désolé, ce n’est jamais simple. C’est comme si les Israéliens allaient passer un examen. Comme si l’on attendait de voir s’ils allaient enfin faire le bon choix. Bien voter. Choisir les bonnes personnes, les bonnes idées, le bon gouvernement. 

Devenir, enfin, de bons Israéliens. Voire de bons Juifs ? 

Et là, pardon, mais qui décide ? Qu’est-ce qu’un bon Israélien ? Celui qui vote pour le candidat que l’on préfère à Paris ? Celui qui condamne suffisamment fort son gouvernement ? Celui qui s’excuse avant de prendre la parole ? 

Je comprends qu’on puisse juger un vote. Je le fais moi‐​même, parfois avec beaucoup moins de délicatesse que je ne voudrais l’admettre. 

Mais depuis quand le choix électoral d’un pays détermine‐​t‐​il si l’on mérite d’être regardé comme quelqu’un de bien ? Suis‐​je quelqu’un de bien même si je ne vote pas comme le monde aurait voulu que je vote ? Et surtout, depuis quand faut‐​il être un bon Israélien pour avoir le droit de l’être ? 

Mais imaginons une seconde que l’on fasse tout bien. Qu’on élise le gouvernement que tout le monde attend (lequel, d’ailleurs ?). 

Est‐​ce que ce serait bon, cette fois ? Est‐​ce qu’on aurait réussi l’examen ? 

Je pourrais donc me demander quel serait le meilleur choix pour l’image d’Israël à l’étranger. Celui qui rassurerait mes amis français, celui qui rendrait mes conversations plus faciles, celui qui ferait de moi un Israélien parfaitement présentable dans un dîner mondain. Ce serait tentant. Je pourrais presque imaginer la scène. On me demanderait pour qui j’ai voté, je donnerais la bonne réponse, tout le monde serait soulagé, et nous pourrions enfin passer au dessert. Mais ce serait une manière assez terrible de faire de la politique, non ? Je ne veux pas choisir le gouvernement de mon pays pour obtenir l’approbation de gens qui n’y vivent pas. Et pourtant, je ne pense qu’à ça. 

Il y a une différence entre demander à quelqu’un de répondre de ses choix et lui demander de mériter son identité. Je trouve déjà suffisamment difficile de savoir pour qui voter sans devoir en plus me demander si mon choix fera de moi un Juif israélien acceptable. 

Alors je me pose d’autres questions. Et si Israël avait fait d’autres choix ? Si un autre gouvernement avait été au pouvoir, si certaines décisions n’avaient pas été prises, si la guerre avait été conduite autrement, si les Palestiniens avaient eu un autre avenir devant eux ? Est‐​ce que je me sentirais moins observé ? 

Je ne crois pas non plus qu’il suffirait qu’Israël fasse tous les bons choix pour que toute hostilité disparaisse. On est quand même à une époque où un Juif vivant à Paris doit parfois, même souvent, répondre d’un ministre israélien. 

Et pourquoi faudrait‐​il commencer par condamner quelque chose pour avoir le droit de parler du reste ? Et pourquoi ai‐​je parfois l’impression que mon attachement à Israël devient plus acceptable dès lors que je prends soin d’en énumérer les défauts ? Ils existent, mais je n’ai pas à les énumérer pour me rendre plus sympathique. 

Et c’est peut‐​être là que je reviens à Momo. À cette phrase qui m’avait d’abord fait rire, ou pleurer je ne sais plus, et qui a fini par m’accompagner bien au‐​delà de mon après‐​midi de lecture. « Les Juifs sont des gens comme les autres, mais il ne faut pas leur en vouloir ». Évidemment qu’on peut leur en vouloir. On peut en vouloir à un Juif, à un Israélien, à un Français, à un électeur, à un gouvernement. On peut leur reprocher leurs actes, leurs paroles, leurs silences, leurs choix. Ce serait assez étrange de réclamer pour les Juifs une immunité morale au nom de leur histoire. 

Je ne demande pas au monde d’aimer Israël. Je ne lui demande même pas de l’approuver. Je voudrais simplement qu’il accepte que ce pays soit peuplé de gens. Des gens qui se trompent, qui ont peur, qui votent, qui se disputent, qui aiment leur pays, qui le détestent parfois, qui ne savent pas toujours quoi penser et qui doivent pourtant continuer à y vivre. Avec cette particularité un peu pénible que leurs choix semblent intéresser la planète entière. On ne devrait pas leur en vouloir simplement pour ce qu’ils sont, si ?

Bientôt, très bientôt, Israël votera. Il y aura des gagnants, des perdants, des gens soulagés, d’autres furieux. À l’étranger, on commentera les résultats, on expliquera ce qu’ils disent de nous, ce qu’ils annoncent pour la région, ce qu’ils révèlent de la société israélienne. 

Moi, je serai ici. À Tel Aviv, dans cette ville où je vis, où j’apprends encore à comprendre les gens, leurs colères et les miennes. Je sais que je ne veux pas passer ma vie à attendre que quelqu’un décide si je suis un bon Juif ou un bon Israélien. 

J’aimerais pouvoir aimer ce pays sans avoir à m’en excuser, le critiquer sans devoir m’en détacher, et voter sans me demander ce qu’en penseront les autres. 

Ce qui, à bien y réfléchir, est déjà un programme politique assez ambitieux. 

Alors peut‐​on aimer un endroit, voir lucidement ce qui s’y passe, vouloir qu’il change, sans avoir à demander pardon de lui appartenir ? 

Romain Gary avait peut‐​être raison. Les Juifs sont des gens comme les autres. Et il ne faut pas leur en vouloir. Enfin si, parfois. Mais vous voyez ce que je veux dire. Du moins, j’espère. Parce qu’après tout ça, je ne suis pas certain d’avoir l’énergie de me justifier encore.