Vous souvenez-vous de ce que vous faisiez le jour où l’arrestation de Klaus Barbie a été annoncée ?
Je m’en souviens précisément. C’était un samedi. Comme tous les samedis midi, je déjeunais chez mes parents. La nouvelle tombe sur les téléscripteurs : Klaus Barbie a été arrêté. Avant cette annonce, personne ou presque ne parlait de lui en France, ni des enfants d’Izieu. Moi‐même, j’ignorais qui il était. À l’annonce de son arrestation, mon père, ancien résistant, me raconte l’histoire du « boucher de Lyon », qu’il avait bien connu, mais dont il ne nous avait jamais parlé.
Je reçois rapidement un appel de Jean‐Jacques Bloch, alors président du Consistoire israélite de Lyon, dont le père avait été arrêté lors de la rafle de la rue Sainte‐Catherine [le 9 février 1943, la Gestapo de Lyon avait mené une rafle au 12 rue Sainte‐Catherine à Lyon]. Les témoins de cette rafle évoquaient le père de Jean‐Jacques Bloch comme un « rabbin qui priait au fond du local de l’ULIF [Union libérale israélite de France] ». Il m’informe qu’il souhaite que le Consistoire israélite de France se constitue immédiatement partie civile et que j’en assure la représentation.
Déjà condamné par contumace à mort le 25 novembre 1954 par un tribunal militaire, pour crimes de guerre, notamment pour la torture de Jean Moulin, Klaus Barbie n’a pas été rejugé pour les mêmes faits. En mai 1987, il est jugé pour ses crimes contre l’humanité : la rafle de la rue Sainte-Catherine en février 1943, celle des enfants d’Izieu en avril 1944 et le convoi de la déportation du 14 août 1944. À l’ouverture du procès, vous venez d’avoir 34 ans, vous avez prêté serment onze ans auparavant. Pourquoi vous avoir choisi, vous ?
Il est vrai que l’on peut se poser la question – elle s’était d’ailleurs posée à l’époque : comment un jeune avocat relativement inexpérimenté peut‐il représenter le Consistoire israélite de France dans un procès d’une telle importance ?
Jean‐Jacques Bloch y voyait une dimension symbolique : j’étais un enfant né après la guerre, à Lyon, au sein de la communauté juive. Son message à Klaus Barbie était le suivant : « Vous avez voulu tuer le peuple juif, et plus précisément la communauté juive de Lyon. Eh bien, c’est l’un de ses enfants qui va plaider contre vous ».
En réalité, à ce moment‐là, l’affaire n’a pas encore pris l’ampleur qu’elle aura au moment du procès. Lorsque celui‐ci se précise, avec l’arrivée de Jacques Vergès [l’avocat qui défendait Klaus Barbie] et de tous les grands avocats français dans le dossier, la question de la défense des parties civiles se pose à une autre échelle. Le procès se déroule à Lyon, mais il prend une dimension nationale, voire internationale.
Jean‐Paul Elkann, alors président du Consistoire israélite de France, me demande de représenter l’institution à l’échelle nationale, et plus seulement pour Lyon. Il me convoque à Paris et m’explique qu’il est sollicité par plusieurs avocats français, notamment Georges Kiejman. Je dispose d’une demi‐heure pour le convaincre, avant qu’il ne me raccompagne jusqu’à la porte de son bureau, rue du Faubourg‐Saint‐Honoré. Par la suite, il me renouvellera sa confiance, tout comme ses successeurs, lors des procès Touvier puis Papon. Je suis l’un des rares avocats à avoir suivi ces trois procès : Barbie, Touvier et Papon.
Dans Moulin de László Nemes, le comédien allemand Lars Eidinger, dans le rôle du chef de la Gestapo lyonnaise et tortionnaire du célèbre résistant, est effrayant de froideur. Quel souvenir gardez-vous de son visage lorsque vous le voyez pour la première fois dans le box des accusés ?
Le 11 mai 1987, dès l’instant où il apparaît dans la salle d’audience avec son sourire narquois, son rictus qui marque à la fois sa bouche et ses yeux, me frappe, immédiatement. La couleur de ses yeux, d’un bleu acier, associée à ce rictus… c’était particulièrement saisissant.
Ceux qui ont été confrontés à lui, ceux qu’il a torturés, notamment les femmes, en donnèrent une description très marquante. À l’époque, je m’étais posé cette question : comment peut‐on reconnaître quelqu’un trente ou quarante ans plus tard, après avoir subi ce que ces personnes ont subi ? Comment sera‐t‐il possible, pour elles, de le reconnaître ?
Pour celles qui avaient croisé son regard dans des circonstances autrement plus éprouvantes que celle d’un avocat dans une salle d’audience, c’est ce regard qui avait laissé une empreinte indélébile. Lorsqu’il est entré dans cette salle, j’ai pensé : « Maintenant, je comprends. J’ai la réponse à ma question ».
Au procès, vous démontrez qu’il était impossible que Klaus Barbie ait ignoré la Solution finale, comme il le dit, puisque le Consistoire juif lui-même en avait connaissance. Pour ce faire, vous lisez une plainte adressée par le Consistoire à Vichy en août 1942.
Compte tenu des responsabilités qu’exerçait Barbie, il est évident qu’il ne pouvait ignorer la finalité de ses actes. Lorsqu’il ordonne l’arrestation et la déportation des 44 enfants d’Izieu et leurs moniteurs, il sait qu’il ne les envoie pas dans un camp de travail. Il y a, dans cette affaire, des éléments qui relèvent du simple bon sens : pour se rendre à Izieu, surtout en 1944, il faut parcourir une longue route depuis Lyon. Les autoroutes n’existaient pas. Les Allemands ne sont donc pas tombés sur ces enfants par hasard. Ils sont allés les chercher, avec la volonté de les arrêter et de les envoyer à la mort. Cet acte était parfaitement prémédité. Si Barbie s’est rendu à Izieu, c’est par excès de zèle : personne ne lui avait demandé d’intervenir. Mais, dans sa haine antisémite et sa folie meurtrière, il a considéré qu’il fallait mobiliser des membres de la Gestapo et des soldats de l’armée allemande pour arrêter 44 enfants au fond de la campagne du Bas‐Bugey.
Ce « il savait », je l’ai aussi – surtout – développé dans ma plaidoirie au procès Papon.
Malgré l’effervescence qui a précédé le procès, aviez-vous conscience, dans la salle d’audience, de participer à un événement historique ?
Ce dont j’ai surtout conscience à l’instant T, c’est d’être un gamin entouré de grandes figures du barreau… Je ne mesure pas que, quarante ans plus tard, je serai un des seuls survivants du procès et que je parcourrai encore les studios de télévision pour raconter.
Ce que nous, avocats, mesurons rapidement en revanche, au cours du procès puis après celui‐ci, c’est le véritable électrochoc qu’il provoque dans la société française. À une époque où le négationnisme progressait, il y eut un avant et un après ce procès. L’approche de la Shoah et, plus largement, la compréhension de la réalité du crime contre l’humanité, des tortures infligées aux résistants, de la vie quotidienne dans les camps de concentration et les camps d’extermination, ont profondément évolué grâce aux témoignages du procès.
Jamais on n’avait parlé de ces réalités de cette manière avant le procès Barbie. D’une certaine façon, la Shoah est entrée au « café du commerce », si vous me permettez l’expression. Dans toutes les familles françaises, juives comme non juives, et particulièrement non juives, on a commencé à en parler. Le procès a attiré un nombre considérable de personnes pendant les deux mois d’audience : des lycéens, des collégiens, des étudiants… Les jeunes Français ont commencé à poser ces questions dans leurs familles : « Qu’avons-nous fait ? », « De quel côté étions‐nous ? », « Et papi et mamie ? »…
Le procureur général Pierre Truche l’a exprimé mieux que moi au dernier jour du procès : personne n’en est sorti comme il y était entré. C’est vrai pour chacun de ceux qui y ont participé, mais aussi pour l’ensemble de la société française.
Les procès Touvier et Papon n’auraient pas été possibles sans le procès Barbie. Entre‐temps, il y eût le discours historique de Jacques Chirac en juin 1995, lors des commémorations de la rafle du Vel d’Hiv. Sans le procès Barbie, ce discours de reconnaissance de la responsabilité de l’État n’aurait probablement pas été prononcé.
Dans votre plaidoirie, puis dans votre livre Vous étiez belles pour l’éternité (éditions Le Progrès, préfacé par Beate Klarsfeld), vous rendez hommage aux 31 femmes victimes de Klaus Barbie venues témoigner lors du procès. Qu’est-ce qui, dans leurs récits, vous a le plus marqué ?
Dans ma plaidoirie, j’ai tenu à rendre hommage au courage de ces femmes qui ont décrit les atteintes à leur humanité jusque dans les aspects les plus intimes de leur vie, notamment leur hygiène corporelle, afin de montrer à quel point elles avaient été déshumanisées. Leurs témoignages se distinguaient de ceux des hommes. Ces derniers parlaient souvent à la première personne, quand elles parlaient des autres. Elles évoquaient leurs compagnons, celles et ceux qui ne sont pas revenus. Elles parlaient des files d’attente devant les chambres à gaz, des odeurs. Elles décrivaient des réalités qui illustrent de manière précise ce qu’est un crime contre l’humanité.
Lorsqu’elles témoignaient, certaines tournaient le dos à la salle. Leurs enfants et leurs petits‐enfants étaient parfois présents dans le public, alors qu’elles ne leur avaient jamais raconté ce qu’elles avaient vécu. Beaucoup témoignaient les yeux fermés. Certaines refusaient de s’asseoir.
Il y avait les femmes arrêtées rue Sainte‐Catherine, dont la plupart avaient été déportées. D’autres avaient échappé à la rafle. Il y avait également d’immenses figures de la Résistance, comme Marie‐Claude Vaillant‐Couturier et Geneviève de Gaulle‐Anthonioz, nièce du général de Gaulle. Je n’oublierais jamais les deux « mamans courage », comme elles avaient été surnommées : Madame [Ita‐Rose] Halaunbrenner et Madame [Fortunée] Benguigui [déportée à Auschwitz, où elle a servi de cobayes aux médecins nazis], qui avaient perdu respectivement deux et trois enfants raflés à Izieu. Ces deux femmes s’étaient rendues à la Paz, en Bolivie, avec les Klarsfeld, pour retrouver Klaus Barbie [qui s’y réfugiait sous la fausse identité de Klaus Altmann]. Je repense aussi au témoignage de Madame Léa Feldblum, monitrice à la colonie d’Izieu, qui avait été arrêtée avec les enfants le jour de la rafle.
Aucun avocat n’avait eu besoin de leur demander de venir. Témoigner n’était même pas une question pour elles : elles ne vivaient que dans l’attente de pouvoir le faire. Beaucoup d’entre elles sont d’ailleurs mortes peu après avoir témoigné, dans les mois qui ont suivi… Toutes ces femmes s’étaient interdit de mourir avant que le procès n’eût lieu.
Vous avez souhaité faire venir un témoin en particulier : Elie Wiesel. Pourquoi sa présence vous semblait-elle importante, alors qu’il n’avait jamais rencontré Klaus Barbie ?
Elie Wiesel est le seul témoin que j’ai fait venir au procès. L’écrivain et Prix Nobel de la Paix a voyagé spécialement des États‐Unis. Au quinzième jour du procès, il a livré un témoignage sur la déportation [qu’il avait vécue à l’âge de 15 ans] particulièrement poignant. Comme il l’a expliqué, c’est le même enfant qui avait été arrêté partout en Europe et qui avait connu le même sort. L’enfant de Lyon, c’est aussi l’enfant de Varsovie, ou de Budapest, de Berlin ou de Vienne…
Comment se déroulaient, à cette époque, les déjeuners du samedi midi chez vos parents ? Votre père, ancien résistant, vous témoignait-il une forme de fierté de vous voir participer à ce procès historique ?
Oui, bien sûr… Le jour où j’ai plaidé, même ma grand‐mère était présente dans la salle d’audience.
Laissez‐moi vous raconter une anecdote très amusante, qui illustre parfaitement ce qu’était une grand‐mère ashkénaze à cette époque… Les parties civiles ont plaidé durant huit jours. La plaidoirie la plus importante était celle de Serge Klarsfeld, qui a ouvert les plaidoiries consacrées aux enfants d’Izieu. La question était ensuite de savoir qui prononcerait la dernière plaidoirie, car on dit souvent que la première et la dernière sont cruciales. Le dernier jour, seuls deux avocats ont plaidé pour les parties civiles : Dumas, ancien ministre des Affaires étrangères et avocat reconnu, qui représentait les résistants, et moi. Très fière, ma grand‐mère a déclaré à l’issue des plaidoiries : « L’autre, il a bien plaidé aussi ».
Comment cette histoire se transmet-elle aujourd’hui à vos dix petits-enfants ? Vous posent-ils des questions sur ce chapitre de votre vie ?
Non, pas vraiment. Enfin, un peu plus ces derniers temps, à mesure qu’ils grandissent. L’une a fait un exposé sur Anne Frank, une autre sur Robert Badinter… Mais ce n’est pas non plus une obsession chez eux, et je ne tiens pas à ce que cela le devienne. Il y a cette pudeur. En leur en parlant peu, je reproduis finalement ce que faisaient mes parents et mes grands‐parents avec moi, gamin. Notre transmission silencieuse…




