La participation massive des Arabes israéliens et les très bons résultats des partis qui les représentent soulignent tout autant la vigueur de la démocratie israélienne que ses paradoxes.
Après une mandature marquée par une hausse de la criminalité en leur sein rendue possible par l’incurie et la négligence du ministre de l’Intérieur, Itamar Ben Gvir, les attaques répétées contre eux de ce dernier et du ministre des Finances, Bezalel Smotrich, la volonté de « judaïser » la Galilée ou Jaffa et la guerre de Gaza, les Arabes israéliens ont intégré, comme leurs concitoyens juifs, la nature existentielle des élections qui se sont tenues le 27 octobre dernier.
Il était anticipé que le vote des Arabes pourrait être un fait majeur de ces élections. Les résultats dépassent la plupart des projections, avec le score historique de 19 députés pour les partis arabes, soit leur meilleur score depuis la création de l’État en 1948. Ils sont ainsi parvenus à « maximiser » leur potentiel électoral et éviter la déperdition de voix qui leur avait coûté cher en 2022. À cette époque, les partis étaient divisés en trois listes, Hadash-Ta’al (communistes/centristes), Balad (nationalistes palestiniens) et Ra’am (islamo‐conservateur) et le parti Balad n’avait obtenu que 2.9% des voix, en dessous du seuil d’éligibilité à 3.25%. Ils en ont tiré les leçons et ont créé une union entre Balad, Ta’al et Hadash en 2026, le parti Ra’am restant à part car il savait qu’il franchirait le seuil, ce qu’il fit avec là aussi un score record.
Cette « maximisation du potentiel électoral » illustre l’intégration des règles du jeu démocratique par les Arabes israéliens, qui ont aussi intégré avec succès les hôpitaux ou les universités dans le pays, ou vu leur taux de natalité se rapprocher de celui de leurs concitoyens juifs non ultra‐orthodoxes.
Le très beau score des partis arabes ne signifie pas que tous les électeurs arabes auraient voté pour les partis arabes. Certains ont voté pour le parti de gauche sioniste « Les Démocrates » de Yair Golan et, au sein des Arabes, d’autres votent parfois pour Shas dans une vision « conservatrice » de la société. Les Druzes votent souvent à droite et, de manière symétrique, des électeurs juifs votent pour des partis arabes, pour accélérer leur vision d’un État authentiquement égalitaire judéo‐arabe. Il faut aussi rappeler que des Juifs figurent sur les listes des partis arabes, comme Offer Cassif sur la liste du Hadash ou Yoav Segalovitch sur celle de Ra’am, de même que des Arabes figurent sur des listes de partis sionistes, comme Yossef Haddaf sur la liste AmCha Israel ou Sumia Bachir sur celle des Démocrates. Le beau score des partis arabes et la « complexité ethnico‐démocratique » du pays sont un pied de nez à la gauche radicale antisioniste occidentale, qui voit Israël comme un État d’apartheid, ce qu’il n’est aucunement, à l’intérieur de la ligne verte en tous les cas. Cette gauche antisioniste, incarnée par LFI en France ou les Democratic Socialists of America aux États‐Unis, accole aussi le terme de « génocide » pour qualifier la guerre à Gaza contre le Hamas, dans sa caractérisation de l’État d’Israël qui ne relève plus de la critique, légitime et justifiée de la politique d’Israël mais de sa diabolisation absolue. Ce score est aussi un défi pour que ce poids électoral se transforme en influence politique et que la démocratie israélienne puisse alors être celle de tous ses citoyens formellement mais aussi dans la réalité, et que les voix arabes soient non seulement légales mais pleinement légitimes.
Or la question de la légitimité de ces voix se pose encore aujourd’hui avec acuité. Alors que les Arabes israéliens viennent d’obtenir un score historique, qui pourrait et devrait leur faire jouer un rôle historique de faiseurs de rois, les obstacles demeurent aujourd’hui trop grands pour qu’il en soit ainsi, avec un tabou des voix arabes au sein d’un gouvernement qui demeure trop important. Si ce dernier avait été levé en 2021 avec le soutien du parti islamiste modéré Ra’am à la coalition de centre/centre‐droit menée par Naftali Bennett et Yair Lapid, il s’agissait alors d’un soutien sans participation, avec l’appoint de 6 voix sur une coalition de 61. Pour cette élection de 2026, alors que des partis comme ceux de Bennett et Liberman avaient dit par avance qu’ils ne souhaitaient pas d’une telle alliance, l’apport serait de 13 voix et concernerait 3 partis, dont deux plus marqués idéologiquement que le parti Ra’am, plus sectoriel.
Il s’agit-là d’un véritable piège pour eux. Enjoints à jouer le jeu de la démocratie, les Arabes israéliens se rendent compte que leur poids politique ne les rapproche pas du pouvoir mais pourrait les en éloigner, avec une influence perçue par beaucoup comme trop importante d’un coup, à l’image d’un actionnaire minoritaire dans une entreprise, toléré s’il pèse 10% du capital mais rejeté s’il souhaite monter à 25%…
Le tabou de leur participation à la vie démocratique demeure prégnant, même si des chiffres de sondages réalisés après les élections montrent qu’il est en recul, en tous les cas parmi les partisans de l’opposition sioniste à Nétanyahou. Il est savamment exploité par la droite et l’extrême droite qui y voient une planche de salut, comme François Mitterrand avait su exploiter le cordon sanitaire entre la droite et l’extrême droite à son profit. La comparaison, arithmétique et politicienne, en aucun cas sur le fond, souligne l’impasse stratégique qui est celle du centre‐droit et du centre qui risquent bien de ne plus jamais accéder au pouvoir s’ils ne révisent pas profondément leur doctrine envers les Arabes israéliens et cessent d’écouter les foucades de la droite contre cette alliance.
C’est d’ailleurs à l’aune du poids politique des Arabes israéliens et de leur ostracisation par la droite que Nétanyahou a déclenché, sans surprise, une offensive pour les délégitimer. Cette dernière avait commencé bien avant l’élection, avec le rappel que ces partis seraient dangereux, déloyaux, et qu’aucune forme de partenariat avec eux ne serait tolérée. Le jour des élections, Nétanyahou lui‐même avait relayé sur ses réseaux sociaux des accusations fantaisistes sur des fraudes. Enfin, pour étouffer dans l’œuf toute tentative de rapprochement après les élections, des accusations de financement du Qatar ont été lancées contre le parti Ra’am, qui avait osé franchir le Rubicon en 2021 et était donc perçu comme l’ennemi à abattre, en le rendant infréquentable.
Cette tentative de délégitimation, qui rappelle les manœuvres de Trump pré‐ et post‐élections de 2020 pour décrédibiliser un scrutin qui lui était défavorable, illustre à la perfection le paradoxe du rôle des Arabes israéliens dans la démocratie israélienne. Ils ont le droit de vote et d’être élus, ont joué leur rôle civique dans ces élections en votant massivement, mais ils continuent de se heurter à un plafond de verre, qui devient de plus en plus incassable à mesure que cette influence grandit. Parallèlement, leur légitimité est remise en cause en même temps que leur poids électoral s’affirme, avec des attaques sur la légalité même des votes qu’ils ont reçus.
Ce paradoxe est celui de la société israélienne tout entière. La demande de loyauté envers les Arabes israéliens sera incomplète et hypocrite si elle ne s’accompagne pas de la mise en place d’un véritable partenariat civique entre Juifs et Arabes, qui cessera de traiter à part ces derniers dans les instituts de sondages et de les exclure a priori dans la constitution d’une coalition gouvernementale. Cet aggiornamento doit être celui de la classe politique israélienne, sur les traces de Bennett‐Lapid en 2021 et de Yair Golan en 2026 qui a appelé clairement à cette nouvelle approche.
Le pied de nez à la gauche antisioniste radicale déjà évoqué sera alors complet, ainsi que la vision d’un État juif et démocratique. En ce sens, ces élections auront été non seulement existentielles, mais le début d’un processus qui rendra possible l’égalité civique, non seulement sur le plan formel mais réel.




