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Antoine Spire, le débatteur s’en est allé

Le journaliste, éditeur et intellectuel Antoine Spire est décédé le 26 octobre et a été enterré ce 3 novembre. Delphine Auffret a rencontré Antoine Spire à plusieurs moments dans sa vie professionnelle, lorsqu’il a été son éditeur et lorsqu’il a pris la vice‐​présidence de la licra. Elle se souvient de son talent pour le débat qui “n’est pas chercher à écraser l’autre, mais accepter de penser avec lui, parfois contre lui, mais jamais en le niant.” 

Publié le 3 novembre 2026

3 min de lecture

Antoine Spire est mort le 26 octobre, laissant derrière lui un monde, le nôtre, déserté par le débat. Le débat, cet art de la discussion argumentée, reposant sur l’échange et l’écoute des opinions divergentes, Antoine en avait fait un des moteurs de son existence.

Cette volonté de faire dialoguer ses contemporains l’a animé durant toute sa carrière. 

À France Culture bien‐​sûr, où tous les intellectuels se sont retrouvés autour du micro de À Voix Nue et de Staccato. Confrontations et rencontres, toujours diverses. Je n’en citerai qu’une, celle qui m’a le plus passionnée peut‐​être, celle avec l’immense George Steiner. De leurs discussions sont nés deux ouvrages importants : Ce qui me hante et Barbarie de l’ignorance. 

Débat encore à Tenou’a, dont il a dirigé la rédaction, il a évidemment eu pour but de faire entendre les voix, multiples et parfois discordantes, du judaïsme. Le judaïsme, l’être juif, cette identité profondément ancrée en lui, aux racines sinueuses mais profondes. Descendant d’une très ancienne famille juive lorraine, le père d’Antoine (proche de Simone Weil) avait choisi le baptême dans les années trente. Antoine, né après la Shoah, a d’abord été l’héritier d’un choix de son père qu’il comprenait mal même si lui‐​même a eu des engagements au sein d’associations catholiques dans sa prime jeunesse. Puis, comme mu par un irrésistible tropisme, il s’est tourné vers la culture de ses ancêtres, le judaïsme. Il l’a pleinement embrassée, pensée et s’est passionnément interrogé sur la puissance de la transmission. Ce parcours atypique et sans doute douloureux, lui a fait concevoir une tendresse particulière envers ceux pour qui le judaïsme n’était ni une évidence ni un chemin rectiligne.

Son attention au monde se portait aussi plus spécifiquement sur chacun de ceux d’entre nous (universitaires, journalistes, communicants) qu’il a faits débuter et sur ceux qu’il a édités aussi. Généreux et exigeant, il attendait la même curiosité intellectuelle des journalistes membres de ses rédactions successives, la même pugnacité à défendre nos papiers, à assumer nos opinions sans nous soustraire à la discussion. Je l’ai vécu chaque jour de sa vice‐​présidence à la Licra. Il avait gardé de ses années communistes la finesse politique pour naviguer dans des organisations engagées, ces regroupements humains au sens fort du terme, plein de méandres et de forts caractères. Je me souviens des discussions enflammées qu’il menait au bureau exécutif de la Licra et avec son président d’alors, Alain Jakubowicz. C’était souvent âpre mais toujours intense. Et l’universalisme, encore une valeur en voie d’extinction, était au cœur des débats. 

Antoine Spire m’a alors appris à penser contre moi‐​même. C’est un cadeau précieux, comme celui de m’avoir fait confiance sans jamais m’enfermer dans une aucune case préconçue comme on aime tant le faire en France.. 

Aujourd’hui, alors que le débat public se transforme trop souvent en une succession d’invectives, que les désaccords sont des fractures et que la nuance est devenue inaudible couverte par les cris de “Choisis ton camp, camarade”, sa disparition prend une résonance particulière, comme s’il emportait avec lui une partie des valeurs pour lesquelles il s’est battu.

Antoine Spire nous rappelle, par son parcours et ses engagements, que débattre n’est pas chercher à écraser l’autre, mais accepter de penser avec lui, parfois contre lui, mais jamais en le niant. 

J’ai oublié ses énervements devant un texte un peu paresseux, ou en retard (ou les deux), je garderai en moi la chaleur de son sourire et la sincérité de ses félicitations tous les jours où l’amour des mots et des idées nous a réunis.