
Aujourd’hui c’est Yom haZikaron, « le jour du souvenir ».
Chaque année en Israël, la veille de Yom haAtsmaout, la fête de l’indépendance israélienne, le pays se met en deuil.
Avant de célébrer l’anniversaire du retour à une souveraineté politique retrouvée après deux mille ans d’exil, Israël prend un temps pour pleurer tous ceux qui sont tombés depuis 1948. Les soldats et les victimes d’attentats terroristes.
Aujourd’hui, je me lève à Paris, c’est le printemps, le ciel est bleu, et ce jour n’existe pas ici.
Alors, j’allume une bougie, j’écoute la prière pour les morts, El Maleh rahamim – « le plein de compassion », et j’écris.
En Israël, la radio ne parlerait que de cela, la télé ne montrerait que cela ; les voitures seraient affublées de petits drapeaux blancs à l’étoile bleue floquée de deux lignes bleues horizontales pour marquer le ciel et la terre.
La veille, lorsque le pays entier serait entré dans le jour funeste, il y aurait eu la sirène, à huit heures du soir. Tous les magasins auraient déjà fermé. Les restaurants aussi. Il n’y aurait eu que le silence, le silence de la nuit dans les rues au vide soudain éloquent, un silence soudain, encore alourdi par le silence de ceux que l’on voit marcher par petits groupes, familles silencieuses se serrant les unes contre les autres et chacun dans ses pensées, pour ceux qui sont en marche vers une cérémonie mémorielle.
Le lendemain matin, les familles afflueraient vers les cimetières.
Pour certains, c’est le corps de la chair de leur chair qui pourrit sous terre, ce sont leur famille, leurs amis, leurs aimés, qu’ils viennent pleurer.
Il y a aussi le mari de la copine de la voisine tombé après le 7 octobre, la laissant seule hébétée avec quatre petits, le meilleur ami du fils de mes amis, un jeune philosophe si doux dont le sourire restera jeune à jamais. Il y a ceux qui sont devenus des héros nationaux, et ceux dont on n’a jamais entendu parler.
Mais peu importe, ce jour‐là, on pleure dans notre chair, parce que, qu’on le veuille ou non, bien au‐delà du sang, c’est dans notre chair que l’on se sent appartenir.
Le grand corps collectif d’Israël forme ce grand tissu d’âmes qui a fait écrire à la chanteuse Chava Alberstein, et reprendre par des chanteurs israéliens chaque année :
כשתמות, משהו ממך בי, משהו ממך בי
ימות איתך, ימות איתך
Quand tu mourras,
quelque chose de toi en moi,
quelque chose de toi en moi
mourra avec toi, mourra avec toi.
Lorsque, dans cette version lors d’une cérémonie de Yom haZikaron, le chanteur orthodoxe Yonatan Razel et le chanteur hiloni (non religieux) Avraham Tal, reprennent ensemble le refrain, ils guérissent le fossé que continuent de creuser avec obstination ceux qui, parmi nous les chanceux vivants, continuent à se détester tout en accusant les autres de manquer de ahdout (fraternité).
Le religieux et le laïc célèbres répondent d’une même voix en chantant :
כי כולנו, כן כולנו
כולנו רקמה אנושית אחת חיה
Car nous sommes tous, oui tous,
tous un seul tissu humain, vivant.
Au cimetière, alors qu’ils viennent pleurer ceux qu’ils ont aimé ou de parfaits inconnus biographiques devenus frères, ce jour là, ils se retrouvent, religieux et anti‐religieux, haredim et arsim, chair palpitante en haut et chair putréfiée en bas, êtres respirant au‐dessus du sol et, sous la surface de la terre sombre et des dalles de pierre froide, sur ces collines que tant d’hommes se sont arrachées au fil des millénaires, la verticalité du souvenir vient emplir les allées de cyprès odorants de soupirs et de larmes, de silences et d’amour.
Je ne suis allée qu’à un seul enterrement militaire. C’était celui d’Ori Danino.
Ori qui avait réussi à s’enfuir du site du massacre de Nova, le 7 octobre, et qui était revenu en sauver d’autres.
Ori était resté en captivité presque un an sous terre avec Hersh, Eden, Almog, Carmel, Alexander. Ceux que la mère de Hersch, Rachel Goldberg Polin, a appelé “the beautiful six” ont été retrouvés fusillés, squelettiques et silencieux, dans un minuscule bras de tunnel où l’on ne pouvait se tenir debout. Ils avaient été achevés par le Hamas juste avant que Tsahal n’arrive à eux.
Ori, dont la presse avait réussi à cacher jusqu’au bout qu’il était soldat, afin qu’il ne soit pas torturé plus qu’il ne l’avait été déjà.
Pour Ori pour et les millions d’autres remontés trop tôt sur les ailes de la shekhina [présence divine] depuis 1948, que ce soit lors de la Guerre d’indépendance ou d’un jour terrible de Kippour, lors de quelques jours en 1968 et lors l’attentat dans une pizzeria, une boîte de nuit ou une université, que ce soit à cause d’une voiture folle, d’une bombe dans un bus ou d’un couteau, chez soi ou dans la rue, au Liban et à Gaza, en Syrie ou à Hébron, nous les vivants, prenons un jour pour pleurer cette chose incompréhensible : des hommes qui tuent des hommes.
Des hommes qui sont tués par des hommes.
Comme si Israël, décidément, ne pouvait jamais, jamais, se reposer.
Et Israël ne se repose pas. Israël continue. À se battre pour lui‐même et, parfois, quand il le faut, contre ceux parmi lui qui trahissent ses valeurs, en faisant aux autres ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fasse.
Et pourtant ce jour‐là, on s’arrêterait, car on saurait qu’il en va de la survie de notre âme.
La sirène retentirait de nouveau à 11 heures le matin et, de nouveau, tout le monde s’arrêterait. Tout le monde se tiendrait debout. Immobile, silencieux.
Le monde s’arrêterait pour nous, juste une minute, l’éternité d’une sonnerie stridente qui perce le corps en deux, juste le temps d’ouvrir, pour un jour tous ensemble, la faille du souvenir.
On resterait là le corps fendu par le son du deuil.
Nous les vivants, un peu coupables d’être là, pleurant ceux qui sont partis pour nous, ou à notre place, parce qu’on n’était pas, nous, au mauvais endroit au mauvais moment.
Aujourd’hui, après le 7 octobre 2023, Yom haZikaron est encore plus encombré. Le ciel est plus prégnant que jamais, au point qu’on se demande comment il tient.
Je pense à ces chambres froides qu’on a dû soudain improviser après le 7 octobre, pour mettre des milliers de sacs de cadavres soudain apparus sur la surface de la terre, et qu’il fallait bien stocker avant le parfois très long travail d’identification des corps suppliciés qui contrariait le principe juif de l’enterrement.
Je pense aussi à ces hangars décrits par l’écrivaine Han Kang, où les jeunes étudiants coréens, après la révolte de 1980, stockaient les corps de leurs jeunes amis massacrés, l’espace immense à la coupole de tôle qui soudain ne suffisait plus à contenir l’afflux imprévu des morts.
Oh comme le ciel est plein aujourd’hui !
Presque trop plein, depuis que le 7 octobre est venu d’un coup exploser les chiffres des familles en deuil. Comme il est frais le deuil, sans cesse renouvelé, avec de nouveaux locataires du ciel qui viennent d’arriver fraîchement du Liban Sud.
Et puis, je dois me souvenir. Le ciel est infini.
« Dieu » est un nom de code pour ein sof, le « sans‐fin », l’un des termes par lesquels on appelle la Source de Vie dans le judaïsme.
Si nos épreuves paraissent parfois sans fin, si la douleur du deuil paraît parfois sans fin, il y a quelque chose de plus vaste que cela, quelque chose d’infini, qui peut contenir toutes les peines, tous les cœurs brisés.
De même que l’océan accueille chaque goutte d’eau à la maison, tous nos pleurs, aujourd’hui, peuvent revenir à la source.
Le Rabbi de Piaseczno appelle les pleurs le mikveh de l’âme : la source d’eau vive, naturelle, qui purifie, qui reconnecte à la vie.
C’est bien cela pleurer, c’est laisser couler l’eau de nos peines pour mieux se laver l’âme ; alors que l’on pleure ceux qu’Elle a repris, c’est l’eau-même de la larme qui nous rapproche, nous les vivants, de la vie.
Dans le judaïsme, le souvenir est quelque chose d’actif. Il tend vers la vie.
Lorsqu’on se souvient de nos morts à Yom haZikaron, lorsqu’on prend le temps de pleurer, c’est pour mieux se rapprocher de la vie. Celle qui nous unit tous, par‐delà les corps et le temps, celle qui transcende nos existences particulières.
Si les pleurs purifient, cela veut dire qu’ils ont vocation plus qu’à consoler : il sont appelés à être fertiles.
Leur souvenir est aussi le rappel de notre devoir à nous, qui sommes vivants, d’honorer, chargés de la confiance de leur mémoire, la vie.




