Le samedi 28 février 2026, à exactement 8h26, j’ai cessé de reconnaître ma vie.
Une première sirène a retenti. Puis une autre. Puis les téléphones se sont mis à vibrer de toutes parts sous les notifications d’alerte aux roquettes. En l’espace de quelques minutes, les gestes les plus banals sont devenus source d’anticipation constante. Ai‐je le temps de prendre une douche avant qu’une nouvelle alarme ne retentisse ? La guerre entre Israël et l’Iran venait de commencer, et avec elle cette sensation déstabilisante de ne plus reconnaître mon espace de vie, ni le quartier dans lequel je réside.
Une plaie géante s’est ouverte en moi le 7 octobre 2023, après les attaques terroristes du Hamas contre Israël. Pour tenter de la panser : des allers‐retours. À Tel‐Aviv, puis finalement une installation de neuf mois à Rishon LeZion.
Rishon signifie « premier » en hébreu. Les contours d’une nouvelle vie s’y sont esquissés, ainsi qu’une autre manière de penser. Je suis professeure de sociologie et d’anthropologie, et je conçois chaque environnement que j’effleure comme un terrain d’étude, non par obsession intellectuelle, mais parce que je considère chaque lieu comme un laboratoire social.
Je peux m’arrêter un moment, m’asseoir et porter attention aux individus qui gravitent autour de moi. J’analyse les éléments du décor, les postures, les conducteurs de train, les marchands, les maîtresses d’école, tous ces visages anonymes et toutes ces interactions furtives. La déambulation est un art : j’aime particulièrement cet adage. Mais que devient cet art lorsque la guerre rend le quotidien sociologiquement illisible, corporellement éprouvant et moralement contradictoire ?
Il est d’opinion commune d’imaginer la guerre à travers les explosions, les armes et la peur ambiante. Je l’ai d’abord éprouvée ailleurs : dans la surprise des réveils nocturnes, dans la désorganisation complète du temps, dans la lente déconnexion avec mon corps. Au fil des semaines, ce sont les mêmes êtres humains que j’ai côtoyés, mais les cernes se sont creusés, les enfants sont épuisés et les parents de même. Chaque sirène sonne un énième aller‐retour vers les abris de protection, qui hébergent désormais tout autant des personnes âgées assises sur des chaises de fortune que des nourrissons peinant à ouvrir leurs minuscules yeux.
Ces abris ne sont plus des espaces où se réfugier : ils deviennent des lieux de vie provisoires, presque irréels. On s’y retrouve en pyjamas, entre inconnus ou voisins, à 21 heures comme à 4 heures du matin. L’intimité disparaît. La routine est remplacée par l’imprévisible. C’est ainsi que la rationalité du quotidien commence à s’effriter. Le sommeil est haché. Car oui, il ne reste même plus la nuit pour oublier la peur. Et le corps, lui, encaisse. La privation de sommeil, les alarmes sur le téléphone et dans la rue, les images complexes des actualités, l’impression de décalage, de journées qui peinent à s’organiser, d’une vie qui est encore là mais dont la douceur a disparu.
Je découvre surtout qu’une guerre ne se contente pas d’entrer dans un pays : elle entre dans les muscles, dans la respiration, dans la façon de marcher, de dormir, de penser. Elle fabrique de l’hypervigilance. On calcule les distances jusqu’aux abris. On hésite à prendre le bus. On diffère une douche, un trajet, une course, de peur qu’une alarme ne sonne au mauvais moment. Le banal cesse d’être banal.
Une sorte de paradoxe s’installe entre tension intellectuelle et tension corporelle : celle de vouloir comprendre les événements, même lorsqu’ils échappent au contrôle de toutes les populations du Moyen‐Orient, et celle d’un corps qui s’habitue – ou revit – des situations extrêmes stressantes. Je pense désormais que certaines expériences traversent la chair bien avant de parvenir jusqu’aux mots. Tout humain est, à un moment donné de son existence, amené à rencontrer des points de rupture – maladie, deuil, guerre – où le corps ne répond plus de la même manière.
Une question intense demeurait : celle de partir ou de rester. Partir relevait du soulagement physique, mais représentait aussi une rupture avec ce pays que j’aimais tant. Et surtout la question impitoyable : jusqu’où suis‐je prête à aller pour rester ici ? Jusqu’où puis‐je aller lorsque l’hypervigilance gouverne tous les déplacements et toutes les décisions banales du quotidien ? Un dilemme : rester en Israël pour souffrir et penser à une maison réconfortante en France, ou y rentrer avec une culpabilité en toile de fond.
Des paradoxes et des tensions : un bon résumé de la vie en tant que juive française en Israël. Celle qui vous fait perdre des repères et qui, pourtant, vous réconforte tant. Celle qui ne se définit pas, mais se vit dans la tête, sur les épaules, dans tout le corps. J’ai découvert qu’il était possible d’aimer un territoire tout en souhaitant plus que tout le quitter à un moment donné.
Je suis devenue source de curiosité pour mes amis à l’étranger, mais aussi d’informations : comment cela se passe vraiment « là‐bas » ? Et surtout de préoccupations. Qui voudrait finalement voir une de ses proches dans une situation pareille ?
Que je sois dans le nord d’Israël, à Eilat, dans le quartier où je réside à Rishon LeZion, virtuellement lorsque je me suis rendue à Rome, puis de retour dans ma ville natale qu’est Paris, des messages à toute heure. J’ai expérimenté un concept parfois fragile dans nos sociétés de plus en plus individualistes : le soutien humain. Et ce fut d’une puissance infinie. Des mains tendues. Un soutien infaillible.
Chaque citoyen d’Israël devient malgré lui journaliste, psychologue, ou bien encore logisticien. La population locale a cette manière très singulière de rendre praticable ce qui, objectivement, ne l’est pas. La solidarité se renforce, la foi trouve une nouvelle maison : celle de l’espoir que les semaines à venir seront meilleures, pour soi comme pour les autres.
J’ai fini par partir temporairement. Rome d’abord. Puis Paris.
Et là, un autre basculement : celui du silence. Celui d’un restaurant italien savouré sans sursaut, de découvertes archéologiques sans avoir peur de courir aux abris. De retour à Paris, j’ai savouré, encore plus intensément que d’habitude, chaque détail avec une innocence doucement enfantine : m’asseoir avec mes amis et rire à n’en plus finir, laisser mes pieds fouler d’autres sols. Respirer sans crainte.
Au moment où je rédige ces lignes, c’est Yom haZikaron, journée nationale dédiée aux soldats tombés et aux victimes du terrorisme, juste avant Yom haAtsmaout, la fête de l’indépendance. Le drapeau israélien est hissé dans de nombreuses villes du pays. Et nous oscillons entre la tristesse pour les soldats, toujours trop nombreux, tombés au combat, et la joie de célébrer l’indépendance d’un État perpétuellement pris dans des tourbillons sociaux, politiques et économiques.




