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“Le Chant des Lions” : une pièce de théâtre sur le “Chant des partisans” et la fraternité fragile 

Dans Le Chant des Lions, bouleversante pièce mise en scène par Charlotte Matzneff, Julien Delpech et Alexandre Foulon racontent la naissance du Chant des partisans sans en faire un simple récit héroïque. Portée notamment par Marina Pangos, Molière 2026 de la révélation féminine, la pièce explore ce que la Résistance doit à l’histoire d’amour entre Joseph Kessel et la chanteuse Germaine Sablon. Rencontre avec le co‐​auteur Julien Delpech, pour qui l’histoire de cet hymne est d’abord celle d’une fraternité fragile, conquise ensemble.

Publié le 28 mai 2026

5 min de lecture

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© Fabienne Rappeneau

Un public qui chante. Des voix d’abord hésitantes, puis plus sûres, qui reprennent ensemble un chant né dans la guerre. À la fin du Chant des Lions, après les saluts, le Chant des partisans traverse la salle. Une manière de rappeler que la Résistance ne fut jamais seulement affaire de grands hommes, mais de voix unies. Julien Delpech le résume simplement, le spectacle a fini par trouver « son but dans la fraternité », dans cette idée que « les choses deviennent grandes parce qu’on les fait ensemble »

« Le point de départ, c’est vraiment l’histoire d’amour »  

À l’origine de ce texte, il n’y a pourtant pas la volonté de « faire un spectacle sur la Résistance ». « Le point de départ, c’est vraiment l’histoire d’amour ». Mais alors, pourquoi passer par l’amour pour raconter la Résistance ? Dans la pièce, il est à la fois une force de liberté et une force de destruction. Il fait naître un hymne à la liberté avec le couple Kessel‐​Sablon, mais il est aussi lié au suicide du frère de Joseph Kessel, amoureux de la fiancée de Joseph – parti au combat. L’amour pousse à écrire, à fuir, à chanter, mais laisse aussi des morts derrière lui. 

Avec Alexandre Foulon, Julien Delpech a travaillé ces personnages « comme si ce n’était pas un sujet historique ». De là vient peut‐​être la singularité de la pièce, elle raconte un chant national, mais depuis un endroit presque intime. « J’ai l’impression d’avoir écrit l’une de mes pièces les plus intimes », confie‐​t‐​il. La Résistance n’est alors plus seulement affaire de clandestinité, elle devient aussi affaire de sentiments contradictoires, de désirs mal placés, de culpabilité impossible à éteindre. Dans cette histoire, le suicide du frère de Kessel devient une faille originelle. La pièce mêle la création du chant à cette douleur intime, comme si l’hymne collectif ne pouvait être séparé d’un deuil personnel. « Pour nous, c’est intéressant de montrer des héros si on montre aussi leur faiblesse, et si on montre aussi qu’ils peuvent être comme nous, humains ».  

« On montre Joseph Kessel, on n’en fait pas un héros »  

Joseph Kessel apparaît ainsi comme une figure touchante, mais aussi parfois imprudente, excessive, contradictoire. La pièce ne dissimule pas ses failles. Il est célèbre, brillant, flamboyant, mais il est aussi celui qui met les autres en danger. Celui qui aime mal. 

Julien Delpech assume même avoir « édulcoré » certains aspects du personnage, notamment « son rapport aux drogues [...] –, c’était compliqué ». Mais il tenait à rester fidèle à cette part trouble : « on a quand même eu à cœur de faire quelque chose d’assez fidèle au personnage qu’il était ». Le Kessel du spectacle n’est donc pas seulement l’écrivain du courage. « Plus il est capable d’aller haut, plus il descend bas ». Pas seulement héros, pas juste écrivain, ni seulement homme blessé. 

« Kessel fait le choix de ne pas mentionner Germaine Sablon »  

C’est aussi par là que la pièce interroge la manière dont l’Histoire se raconte. Germaine Sablon a disparu ; Kessel est resté. Et cette disparition n’a rien d’anodin. Julien Delpech rappelle que, si Germaine Sablon « est tombée dans l’oubli », c’est aussi parce que Kessel, plus tard, lorsqu’il raconte cette période, « fait le choix de ne pas la mentionner ». Pourquoi ? Parce qu’elle serait « la seule femme à l’avoir quitté ». La phrase est terrible. Elle dit la manière dont une femme peut être effacée non parce qu’elle n’a pas agi, mais parce qu’un homme a raconté sans elle. 

Germaine chante, mais elle ne fait pas que chanter. Elle fuit. Elle soigne. La pièce rappelle avec force, que les femmes étaient aussi « sur le terrain », notamment à Londres, comme infirmières. Là où les hommes sont parfois montrés dans des tâches d’écriture, de supervision, de décision ou de récit, les femmes apparaissent dans l’action concrète, au plus près de la guerre. 

« C’est Germaine qui a le beau rôle en revenant à la fin », souligne l’auteur. Elle n’est pas seulement la muse ou la voix d’un chant écrit par d’autres. Elle est celle qui accepte de revenir chanter, malgré la blessure encore vive de leur rupture. Face à l’homme de mots et d’abîmes, Germaine devient une présence de retour et de transmission. 

« Même si on ne fait pas partie de la religion, on fait partie d’une culture et d’un peuple »  

La judéité de Joseph Kessel arrive presque tard dans la pièce. Elle surgit au moment où elle devient interdiction, quand Kessel comprend qu’il risque d’être censuré, de ne plus pouvoir écrire. Julien Delpech relie ce choix à un équilibre délicat. Avec son co‐​auteur, Alexandre Foulon, il avait déjà abordé la question de l’antisémitisme et de l’injustice dans Les Téméraires, spectacle consacré au combat de Zola pendant l’affaire Dreyfus. Pour Le Chant des Lions, ils se sont « beaucoup documentés ». Lui‐​même d’origine juive, l’auteur considère que,  « même si on ne fait pas partie de  la même religion, on fait partie d’une culture et d’un peuple ». La judéité de Joseph appartient à cette histoire, cette culture, cette manière d’être rattrapé par le monde. 

Selon le co‐​auteur, Kessel a longtemps fréquenté des milieux où il pensait que « les Juifs allaient être épargnés",  que « ça n’allait pas être sérieux ». Son engagement dans la Résistance vient alors d’une prise de conscience brutale, lorsqu’il comprend « qu’il allait lui-même être censuré, [...] qu’il n’allait pas avoir de passe-droit ». Kessel ne naît pas résistant comme on naît personnage historique. Il comprend progressivement que son nom, son identité, sa liberté d’écrire sont menacés. 

La guerre, sur scène, n’est pas montrée frontalement. On entend les scènes de combat, les bombes, la violence, mais on ne les voit pas. Ce choix donne au spectacle sa puissance particulière. Comment représenter la guerre sans scène de combat ? Comment montrer la violence sans la reproduire ? La réponse du spectacle passe par le son, l’imagination, la vibration. Un « système son » a été pensé pour que « les basses soient sous les décors  et  les fassent vibrer ».  

Le chant est également un personnage à part entière. C’est ce que montre avec une intensité particulière le personnage dont le surnom est La Muette. Jeune résistante, en mission pour la France Libre aux côtés de Joseph et Germaine. Elle ne parle plus, mais chante lorsqu’elle a peur. Sa voix surgit précisément là où la parole manque. Elle transforme la peur en son, l’impossibilité de dire en possibilité de chanter. Elle continuera sans relâche de faire La Muette face aux nazis, ne trahira jamais les siens, même sous la torture. 

« Le but de ce spectacle, c’est la fraternité »

Avec Le Chant des Lions, Julien Delpech et Alexandre Foulon ne racontent donc pas seulement comment est né leChant des partisans. Ils montrent comment une œuvre collective peut naître d’amours abîmées, de mémoires effacées, d’identités menacées, de voix tremblantes mais résistantes. Il faut Joseph Kessel, mais aussi Germaine Sablon revenue de l’oubli. Il faut les femmes sur le terrain, La Muette qui chante lorsqu’elle a peur. Il faut la judéité comme conscience tardive de la menace. Il faut la guerre qu’on entend sans la voir. Il faut la peur, puis « le chant de fraternité » qui la traverse.