
Tenoua - Lorsque j'ai découvert ce projet, j'ai tout de suite été intrigué. À qui s'adresse-t-il ? Quel marché envisagez-vous pour ces cuvées kasher ?
Yeshaya Dalsace – Pour être honnête, nous ne nous sommes pas posé la question dans cet ordre‐là. Nous ne sommes pas partis d’une démarche commerciale mais d’un geste symbolique, d’une conviction et d’un intérêt commun. Quitte à en vendre peu, ce n’était pas la question. Bien sûr, il existe un marché potentiel, mais il reste largement à construire.
Benjamin Gutmann – Si je produis un vin kasher sous l’autorité de Yeshaya, ce n’est pas un hasard. C’est une question de confiance et de conviction. Cela me permet aussi, en tant que producteur juif, de conserver la maîtrise complète de mon travail. Pour moi, le vin est une question d’identité : un vigneron met quelque chose de lui‐même dans ce qu’il produit. Nous nous adressons à des consommateurs qui recherchent à la fois un vin respectueux de la halakha et fidèle au terroir. Petit à petit, un public s’est constitué autour de cette démarche.
Tenoua - Malgré tout, produire un vin kasher représente un investissement important. J'imagine que la question du marché finit tout de même par se poser…
YD – Peut‐être, mais ce n’était pas le point de départ. Toute cette histoire est née d’une amitié avec Benjamin. Nous aimons le vin et nous nous sommes demandé s’il était possible de produire un vin kasher de qualité sans rien céder sur le vin lui‐même.
Ce projet m’a conduit à étudier en profondeur toutes les questions liées à la kashrout du vin. La spécificité du vin dans la tradition juive tient notamment à la notion de kavana, l’intention. Un vin kasher n’est pas seulement le résultat d’une série de procédures techniques ; il est aussi produit avec une intention particulière. Cette dimension spirituelle est au cœur de notre démarche. Avec Benjamin, nous avons passé des mois à étudier ensemble ces textes. Aujourd’hui encore, nous continuons. C’est ce qui donne son sens au projet.
BG – Cette étude a été une découverte pour moi. Elle m’a permis d’approfondir ma compréhension du judaïsme et de regarder mon métier de vigneron autrement. Je me suis toujours senti profondément juif mais cette démarche a renforcé ce lien. Je crois aussi qu’il existe une cohérence particulière dans le fait qu’un vin destiné au kiddoush soit produit par une famille juive. Il y a là quelque chose qui relève à la fois de la tradition, de l’identité et de la transmission. Ce qui nous relie également, c’est le goût du vin et le plaisir de bien faire les choses. Je me retrouve pleinement dans cette manière d’aborder la kashrout.
YD – Dans le monde de la kashrout, les certifications les plus rigoristes sont souvent les plus faciles à vendre. Nous avons choisi une autre voie. Ce qui nous intéressait avant tout, c’était de faire du bon vin. Aujourd’hui, nous avons réussi à produire un vin kasher qui se distingue par sa qualité autant que par sa démarche.
Tenoua - Parlez-nous un peu du domaine. Où ce vin est-il produit ?
BG – Le Château Jouvente est un domaine familial que nous avons acquis en 2016. Mon père est un grand amateur de vin et ce projet est né d’un rêve ancien : disposer d’un lieu où produire quelque chose et où rassembler sa famille. Pour moi, cela a représenté une véritable reconversion. J’ai repris des études et découvert un métier extrêmement exigeant. Aujourd’hui, le domaine compte 9,5 hectares de vignes dans les Graves, au sud de Bordeaux. Ce terroir donne des vins que j’aime pour leur fraîcheur, leur fruit et leur complexité. Or, un bon vin est un vin dans lequel on découvre toujours quelque chose de nouveau au fil de la dégustation.
Nous produisons aujourd’hui plusieurs cuvées, rouges, blanches et rosées. Les cuvées kasher représentent déjà plusieurs milliers de bouteilles. Nous choisissons certains millésimes que nous travaillons en kasher et nous adaptons ensuite les volumes en fonction de la demande.
Tenoua - Le vin kasher a souvent la réputation d'être plus cher que les autres. Est-ce le cas ?
BG – Il existe effectivement un surcoût, mais il reste limité. Nous travaillons à partir des mêmes vins que ceux du domaine et nous conservons les mêmes exigences de qualité. La petite différence de prix correspond essentiellement au travail supplémentaire lié à la certification et au suivi de la kashrout. Notre objectif reste de proposer un vin accessible et de montrer qu’un vin kasher peut être jugé d’abord pour ses qualités œnologiques.

Tenoua - Au fond, à travers ce projet de vin kasher, vous défendez aussi une certaine vision du judaïsme. Pourquoi est-il important, selon vous, que les mouvements modernistes s'intéressent davantage à des sujets comme la kashrout ?
YD – Pendant longtemps, les mouvements modernistes ont laissé aux orthodoxes tout ce qui touchait à la kashrout, aux tefilin, aux mezouzot, ou aux sifrei Torah. Comme s’il existait une forme de partage implicite des rôles : aux uns les questions pratiques, aux autres la réflexion intellectuelle. Je pense que c’est une erreur. Je ne vois aucune raison pour laquelle ces sujets ne devraient pas intéresser les modernistes. La vraie question n’est pas de savoir qui délivre un tampon, mais de savoir si les choses sont faites sérieusement. La confiance se construit sur la compétence et sur la rigueur.
Les mouvements modernistes ont aussi quelque chose de particulier à apporter à ces questions. Ils réfléchissent aux enjeux contemporains : à l’environnement, aux conditions de travail, à la responsabilité sociale. Pour moi, la kashrout ne se limite pas à des procédures techniques. Elle concerne aussi la manière dont un produit est fabriqué et les valeurs qu’il porte. C’est d’ailleurs ce que nous avons essayé de faire avec ce vin. Il ne s’agit pas seulement de savoir qui ouvre une cuve ou manipule une bouteille. Il s’agit de produire un vin de qualité, dans une démarche cohérente, respectueuse des personnes, du terroir, de la tradition et, bien sûr, de la halakha.
BG – C’est peut‐être aussi ce qui explique une partie du surcoût. Nous y consacrons beaucoup de temps. Mon ambition est de proposer quelque chose qui soit cohérent avec mon identité juive, avec mon attachement au terroir, avec ma passion et avec mon métier. Je veux proposer un prix accessible et travailler avec une teouda dans laquelle certains Juifs peuvent réellement avoir confiance – peut‐être davantage que dans d’autres certifications. Parce qu’elle est incarnée.
YD – Toute l’histoire de la kashrout du vin est justement celle d’un produit incarné.

Propos recueillis par Antoine Strobel-Dahan
Pour en savoir plus
- Le site du domaine
- Un vigneron à Paris






