
« Pour cette nouvelle édition, nous donnons la parole, à la fin de chaque épisode, à des jeunes gens pour qu’ils deviennent à leur tour des passeurs de mémoire », explique Patrick Klugman, président du Comité français pour Yad Vashem, en introduction de la saison 2 du podcast La Voix des Justes. Les témoignages y sont non seulement racontés par les Justes eux‐mêmes, mais également par de nouvelles voix, nous rappelant l’importance de partager la mémoire.
« En racontant les Justes parmi les Nations, nous cherchons à transmettre les valeurs d’humanité et de fraternité qui doivent fonder notre société », poursuit Patrick Klugman. La structure du podcast dévoile cette nécessaire ambition. Il ne s’agit pas uniquement de faire entendre des récits de courage, mais de faire circuler la parole d’une génération à l’autre. Une introduction, un témoignage, puis une voix jeune. À chaque épisode, la mémoire passe de ceux qui ont agi à ceux qui doivent comprendre ce que cet héritage exige, pour agir à leur tour.
Jean Nallit : le sens du devoir
Pour Jean Nallit, le courage prend la forme de ce qu’il appelle le devoir. Il n’a pas la phrase grandiloquente. Il raconte ses débuts dans la Résistance presque comme une progression naturelle. Dans une centrale électrique, il rencontre des hommes qui résistent. « Alors moi, trop jeune, ils m’ont confié la distribution des tracts et des journaux. C’était aussi dangereux, d’ailleurs, mais enfin, bon. » Le danger est dit, puis aussitôt presque écarté.
Jean Nallit rejoint ensuite un réseau qui fabrique de fausses identités. « On faisait énormément de fausses identités », raconte‐t‐il. Lui‐même ne sait pas toujours pour qui les papiers sont faits : « Je ne connais pas les personnes que j’ai sauvées, mais certainement que sur les 30.000, il y avait des Juifs qui ont pu se cacher. » La phrase est simple, presque sèche. Il ne cherche pas à héroïser son action. « On faisait des faux papiers pour les gens qui en avaient besoin. Voilà, point final. »
Son récit bascule. L’arrestation. La déportation. À Buchenwald, il perd son nom. Il devient un matricule : « 49839 ». Il faut l’apprendre en allemand, « par cœur ». Le trajet dure « quatre jours et
quatre nuits ». Ils sont « 120 par wagon ». Le petit tonneau d’eau est renversé presque tout de suite. « On est quatre jours sans boire et sans manger. » À l’arrivée, il y a les morts, ceux qui sont devenus fous, les SS, les chiens, les mitraillettes. Et puis cette phrase, que Louis, 20 ans, étudiant en master d’Histoire à l’EHESS, dit ne pas réussir à oublier : « Quand je suis rentré, je pesais 38 kilos. »
Louis retient de ce témoignage une leçon de dignité. « On reste muets, presque honteux devant ce témoignage pudique qui ne narre ni des exploits ni de la bravoure, seulement le devoir. » Ce qui le frappe, c’est cette normalité presque impossible à comprendre depuis le présent. Jean Nallit dit simplement : « J’ai fait ce que mon camp me disait, de sauver des gens qui étaient en perdition, qui étaient désespérés, qui étaient obligés de se cacher. » Et quand il évoque la reconnaissance de Yad Vashem, il ne change pas de ton : « Quand on aime son pays, on le défend et si c’était à refaire, je le referais. Je n’ai pas de regret. »
Henri Bartoli : le sens de l’amitié
Avec Henri Bartoli, le courage porte un autre nom : l’amitié. Étudiant en droit, lié à Marcel David et Renée Moerel, il s’engage dans la Résistance, transmet des documents, rejoint des réseaux. Mais ce qui conduit à sa reconnaissance comme Juste, c’est le sauvetage de Renée Moerel et de sa mère. Arrêtées, enfermées à la prison de Montluc à Lyon, transférées ensuite à Drancy, elles risquent la déportation. Henri Bartoli apprend leur arrestation à Paris. Il prévient Marcel David.
La suite tient du risque et de l’audace. Il obtient de faux actes de baptême. Il se présente ensuite au Commissariat général aux questions juives pour obtenir un certificat. Il raconte l’entrée dans le camp, le dossier est jugé suspect, l’attente est longue, mais Renée est libérée. Et lorsqu’elle retrouve Marcel David, Henri Bartoli conclut : « J’avais vu ce que c’était que le bonheur. »
Dans son témoignage, l’amitié n’est pas un engagement qu’on prend à la légère. « À l’époque, il y avait un sens qui, à mon avis, se perd un peu trop aujourd’hui. Le sens de l’engagement. Vous êtes engagé dans l’amitié. Quand vous êtes engagé dans l’amitié, vous l’êtes pleinement. » Il ne présente pas son geste comme un acte héroïque. Au contraire, il l’associe à une fidélité le rendant presque évident. « On ne se posait pas des problèmes de : est-ce que ? On le faisait. C’était comme ça. Le point de départ, c’est l’amitié. »
« On n’est pas Juste pendant quelques mois, on doit l’être toute sa vie. » Pour lui, la mémoire doit conduire à une fidélité aux valeurs. « Ne restez pas enfermés uniquement dans la mémoire. Il faut avoir la mémoire, oui, mais surtout réfléchissez au fait que vous aussi, vous avez à avoir un comportement de fidélité aux valeurs comme nous. »
Aurore, 23 ans, étudiante en Histoire à Paris 1 Panthéon‐Sorbonne, entend précisément cela. Elle admire le courage d’Henri Bartoli, mais aussi ce que son histoire révèle de la solidarité nécessaire à l’action des Justes. Elle rappelle le rôle de tous ceux qui n’ont pas été reconnus et qui ont participé au sauvetage. Et surtout, elle retient « la force de l’amitié ». En temps de paix, cette fidélité signifie « ne pas détourner le regard et ne pas rester indifférent face à l’antisémitisme ».
Jacqueline Baleste : le sens de l’amour
Il y a aussi la bouleversante Jacqueline Baleste. Avec elle, le témoignage commence par la rencontre d’une petite fille seule sur un quai, « aux longs cheveux blonds avec une robe rouge en velours ». La petite fille s’appelle Monique Segal. Au départ, Jacqueline et sa famille ne savent rien d’elle, de cette petite fille jetée d’un train. Puis une lettre arrive : « Cette petite fille s’appelle Monique Segal, elle est juive, voulez-vous quand même la garder ? » La réponse ne tarde pas : « On garde Monique. » Elle est déjà là, déjà aimée. « On avait très peur bien sûr », dit Jacqueline. Le village sait que Monique est juive.
Jacqueline Baleste ne transforme jamais son acte en mérite. Elle l’explique par un mot qu’elle répète : l’amour. « On savait qu’on risquait, on savait bien, mais on aimait déjà Monique tellement. Vous savez, tout est une histoire d’amour finalement. […] Un enfant qui a besoin de vous, qu’il soit juif, qu’il soit arabe, qu’il soit n’importe quoi, eh bien on l’aime, on veut le protéger. »
Monique devient « leur » fille, jusqu’à ses 13 ans, où elle retrouvera sa mère. Là encore, une nouvelle voix, celle de Shirel, 15 ans, lycéenne à Paris, reçoit le témoignage. Ce qui la marque, c’est d’abord cette petite fille en robe rouge, seule sur le quai, que Jacqueline ne connaît pas et qu’elle veut pourtant protéger. « Finalement, on n’a pas besoin de connaître quelqu’un pour l’aimer et vouloir le protéger. »
Jean Nallit parle du devoir. Henri Bartoli parle de l’amitié. Jacqueline Baleste parle de l’amour. Aucun ne cherche à s’ériger en héros. Tous associent leur courage à l’évidence née de l’intenable. Faire des faux papiers. Mentir pour sauver une amie. Garder une enfant parce qu’elle pleure et qu’elle a besoin de vous. Trois gestes, trois voix puissantes, qui nous rappellent que transmettre la mémoire n’implique pas uniquement de la répéter. Lui rester fidèle exige de continuer à s’engager face à l’inacceptable .
Ces témoignages sont à découvrir dans l’intégralité de la saison 2 de La Voix des Justes




