M

Thématiques

Newsletter

Chaque semaine, recevez les dernières actualités de Tenoua

À propos

Qui sommes-nous

L'équipe

Les partenaires

Contact

Archives

Informations

Mentions légales

Hommage à Carlo Ginzburg : Israël, le pays que nous aimons, le pays dont nous avons honte

L’historien juif italien Carlo Ginzburg a servi de guide et de boussole morale à beaucoup d’entre nous. Dans son essai « Le lien de la honte », il concluait que la honte pouvait constituer un outil efficace pour définir l’appartenance nationale. Malheureusement, il avait raison, regrette Sefy Hendler.

Publié le 26 juin 2026

4 min de lecture

0:00
0:00

Cet article a initialement été publié en anglais dans la rubrique "Opinions" du site de Haaretz, le 22 juin 2026.
Il est reproduit ici en français avec l'amicale autorisation de son auteur.

 

Carlo Ginzburg à Budapest en 2010 (Derzsi Elekes Andor, CC BY‐​SA 3.0)

À la mémoire de Carlo Ginzburg

Carlo Ginzburg, qui est mort la semaine dernière à Bologne à l’âge de 87 ans, était bien plus qu’un penseur novateur et l’un des fondateurs de l’école dite de la « microhistoire », école historiographique qui entend examiner les petites histoires pour mieux appréhender les grands récits. Pour beaucoup, en Italie comme ailleurs, Ginzburg fut un guide et une boussole morale, presque un oracle durant les dernières décennies, particulièrement fécondes, de sa vie. Sa disparition emplit de tristesse tous ceux qui lisaient ses textes avec avidité. 

Je me souviens l’avoir rencontré fin 2010 dans les sous‐​sols du siège du quotidien Haaretz à Tel Aviv. Ginzburg était en Israël pour donner une conférence à l’université Ben‐​Gourion dans le Néguev, une manière d’affirmer publiquement son opposition au boycott académique d’Israël, tendance qui prenait déjà de l’ampleur. "Les universités sont des ilôts de résistance, des ilôts de raison, d'esprit critique, de dialogue. Isoler Israël m'est complètement inacceptable", disait‐​il.

Il accepta volontiers de nous accorder une interview. Il expliqua qu’il passerait à la rédaction de Haaretz après une visite à la toute proche école Bialik‐​Rogozin, déjà réputée pour son travail exceptionnel auprès des enfants de travailleurs étrangers et de demandeurs d’asile. Manifestement, cette rencontre avec les enfants l’avait revigoré.

Ginzburg, qui était né à Turin, en Italie, en 1939, n’était pas un immigré au sens commun du terme. Mais le sentiment de déracinement qui fut le sien après l’assassinat de son père, Leone Ginzburg, par les nazis, ainsi que sa propre expérience, enfant, de la clandestinité pour échapper aux persécutions antisémites du régime fasciste, l’avaient rendu particulièrement sensible au sort des enfants fragilisés du seul fait de leurs origines.

Une quinzaine d’années après cette rencontre, ce qui me revient en mémoire de cette conversation, outre sa personnalité radieuse et sa générosité intellectuelle, est sa prudence extrême dans le choix des mots. Sa prestigieuse stature d’historien et l’autorité morale qu’on lui conférait auraient pu, après tout, se révéler trompeuses et décevantes. Ginzburg en avait visiblement conscience, et pesait ses mots avec soin.

Cela apparut clairement lorsque je tentai de le faire parler de la situation en Italie, alors dirigée par Silvio Berlusconi, au cours de son troisième et dernier mandat, ainsi que de Benjamin Nétanyahou, revenu au pouvoir pour la deuxième fois et déjà engagé sur la voie funeste qui allait entraîner la démocratie israélienne dans une longue épreuve. Ni Berlusconi ni Nétanyahou n’étaient du goût de Ginzburg, mais il veilla scrupuleusement à ne pas recourir à des termes lourds de sens, qui auraient sans aucun doute séduit les lecteurs de Haaretz ou de La Repubblica.

Lorsque nous parlâmes du fascisme, il choisit d’évoquer une scène du film Amarcord (1973) de Federico Fellini, dans laquelle un jeune couple se marie devant un portrait de Mussolini. À partir de cette scène, il formula une réflexion plus large sur la nature du fascisme et sur le danger de le voir réapparaître sous des formes nouvelles.

"Ma mère [l’écrivaine Natalia Ginzburg] dit que Fellini a compris un élément du fascisme, me dit‐​il. Elle ne m'a pas dit ce qu'était cet élément. Je crois que cet élément, c'est l'infantilisation des masses, la transformation de l'opinion publique en un bloc monolithique en un discours infantile. Tout ceci se produit en ce moment en Italie. Même les journaux d'opposition sont piégés dans cette toile. Cela me semble très grave et cela va se poursuivre encore un moment. Les problèmes de la société italienne sont très sérieux."

Même concernant Israël, et malgré son voile de prudence, ce qu’il m’a dit il y a 16 ans résonne aujourd’hui comme une prophétie autoréalisatrice. Ginzburg mettait en garde contre ce qu’il percevait comme "une tension qui ne pourra pas toujours durer entre [Israël comme] État juif et démocratique". Il ajouta "qu'on peut se figurer plusieurs éléments qui pourraient conduire à une confrontation" entre ces composantes, et qu’alors, viendrait un temps où "la démocratie réelle deviendrait quelque chose qui ne ferait plus que présenter le visage d'une démocratie".

Ginzburg alertait contre une situation par laquelle le projet sioniste lui‐​même atteindrait un cul‐​de‐​sac : "Il y a une vraie question, ici, sur les moyens de réconcilier l'État juif avec la démocratie. C'est une question qui existe depuis le premier jour mais qui devient de plus en plus criante".

La phrase qui m’a le plus marqué de toutes provient d’un essai qu’il a publié à cette période, Le lien de la honte – expression qui est devenue, cette année, le titre du dernier recueil d’essais paru de son vivant. La conclusion à laquelle il arrivait était que la honte peut devenir un outil efficace de définition de l’identité nationale. "Quel est mon pays ?", demandait‐​il avant de répondre dans le même souffle : "Le pays dont j'ai honte".

Au cours de notre entretien comme dans son essai, il expliquait avoir testé cette définition autour de lui et que tout le monde réagissait d’abord avec surprise, avant d’approuver. De fait, ce fut exactement ma réaction lorsqu’il me proposa sa formule simple et douloureuse. 

Depuis lors, je n’ai cessé de repenser à cette proposition et, malheureusement, je suis contraint de lui donner raison. La honte profonde que suscite ce qui se passe dans l’État d’Israël depuis plusieurs années atteste de l’attachement profond des Israéliens à leur pays : ce pays qu’ils aiment tant, ce pays dont ils ont honte. "La honte peut créer un lien plus fort que l’amour", écrivait Ginzburg. Et, j’en ai honte, mais il avait raison.

Traduit par Antoine Strobel-Dahan