
J’habite près du périph”, bras de fer qui enlace la ville, abreuvant la capitale de toutes les offrandes de la province.
Je vis à deux pas de Télégraphe, point culminant de la ville, bastion populaire qui prend les nantis de haut.
J’habite la porte des Lilas. Mais c’est Paris qui m’habite.
J’aime cette ville en touriste, en titi parisien, en gavroche monté à la capitale.
À la porte des Lilas, à un jet de pierre de ma fenêtre, se dresse la caserne des Tourelles. C’est un bâtiment laid et imposant. Un long mur gris auquel je ne prête jamais attention.
Hier, je me suis cogné la tête dans le mur de la rue des Tourelles : j’ai pris le réel en pleine face à la page 112 de Dora Bruder de Patrick Modiano.
Dans cette enquête glaçante sur les pas d’une jeune fille juive déportée, Modiano quadrille Paris, retrace avec une minutie de chercheur les lieux de la traque méthodique des Juifs en France. C’est un livre‐labyrinthe où l’on suit, haletant, un protagoniste qui, courant après le passé, parvient à lui arracher un morceau d’étoffe. Si Dora Bruder est son héroïne éponyme, c’est Paris qui tient le rôle de personnage principal. Porte de Clignancourt, où les parents de la petite Dora emménagent ; rue de Picpus : le pensionnat dont elle s’échappe ; quai de Gesvres : où elle sera amenée par la police ; Saint‐Germain‐des‐Prés, où la police française arrête le père de l’auteur.
Après la lecture de Dora Bruder, il n’y a plus de balades innocentes : toutes les rues sont pavées de mauvais souvenirs. Jusqu’à la porte des Lilas.
Puisque c’est derrière le mur de la rue des Tourelles que l’auteur retrouve la trace de la jeune fille disparue.
Pour l’année 1942, il existe un registre des Tourelles. Sur la couverture de celui‐ci est écrit : FEMMES. Y sont consignés les noms des internées – femmes arrêtées pour faits de résistance, des communistes, des Juives qui avaient commis une infraction aux ordonnances allemandes : défense de sortir après huit heures du soir, port de l’étoile jaune, défense de franchir la ligne de démarcation pour passer en zone libre, défense d’utiliser un téléphone, d’avoir un vélo…
À la date du 19 juin 1942, on lit sur ce registre :
Bruder Dora.
Modiano écrit :
« Je me suis dit que plus personne ne se souvenait de rien. Derrière le mur s'étendait un no man's land, une zone de vide et d'oubli. Les vieux bâtiments des Tourelles n'avaient pas été détruits [...] mais cela revenait au même. Et pourtant, sous cette couche épaisse d'amnésie, on sentait bien quelque chose [...] Dans le doute et la mauvaise conscience, on avait affiché l'écriteau “Zone militaire. Défense de filmer ou de photographier”. »
Modiano a raison : on ne se souvient de rien. Le panneau est toujours là. Je l’ai pris en photo. Interdit bravé à peu de frais : mon profil intéresse beaucoup moins la police qu’en 1942.

Je sais désormais que le mur de la rue des Tourelles délimite les frontières de ma conscience davantage encore que celles de mon quartier. Je sais, grâce et à cause de Modiano, que c’est inscrit dans la chair de mes pierres, charrié dans les rigoles de mes boulevards : ce que mon pays a fait aux miens.
Parce que si, comme Jean Amrouche, « la France est l'esprit de mon âme », celle‐ci est hantée par les fantômes de toutes les Dora Bruder, troublant mon oubli, mon refus et mon déni : la mort ordonnée dans la langue que je chéris. La traque dont Paris fut le théâtre, autant que l’arène de ma liberté.
Soudain, un autre écriteau me revient en mémoire. Plaque d’or ternie comme un vieux diplôme au fronton de mon école primaire, matseva [édifice qui porte le nom des disparus et les dates de leur vie] offerte par la République.
À la mémoire des élèves de cette école déportés de 1942 à 1944 parce que nés juifs, victimes innocentes de la barbarie nazie avec la complicité du gouvernement de Vichy. Ils furent exterminés dans les camps de la mort.
Cette école qui les a jetés vers la mort et qui m’a tout donné, ou en tout cas l’essentiel : le français reçu en lot de consolation. C’est dans la langue de l’amour trahi que nous rappelons à la France ce qu’elle promet et ce qu’elle nous doit.




