En France et aux États‐Unis, l’extrême gauche et au‐delà dans le cas américain, s’est trouvé dans des institutions juives un nouvel adversaire : l’AIPAC aux États‐Unis et le CRIF en France, dans un contexte de hausse de l’antisémitisme dans les deux pays.
L’AIPAC, historiquement bipartisan mais de plus en plus critiqué par les Démocrates, est le principal groupe de pression (lobby) pro‐Israël aux États‐Unis. Il n’est pas en ce sens l’équivalent du CRIF, dont l’objet est d’être la représentation des Juifs de France auprès des pouvoirs publics, mais les deux organisations partagent depuis quelques semaines le fait d’être sous le feu nourri, dans leurs pays respectifs, en particulier de l’extrême-gauche.
L’AIPAC est devenu le symbole du poids (objectivement nocif et délirant) de l’argent dans la politique américaine, au point qu’une organisation s’est créée sous le nom d’AIPAC tracker pour cibler ses donations au personnel politique, et Mamdani (citant Gramsci) en a parlé comme des « monstres » qui empêchent une vie démocratique saine. L’AIPAC n’est en rien le lobby le plus puissant d’Amérique, mais cette fixation sur lui est d’autant plus efficace qu’elle bénéficie de l’impopularité d’Israël dans l’opinion publique américaine, déjà évoquée dans ces colonnes. On retrouve cette logique d’incrimination obsessionnelle avec LFI en France, qui, surtout par la voix de son président Jean-Luc Mélenchon, étrille de manière répétée le CRIF, sans aucun lien avec l’influence réelle de cette organisation sur la vie politique française.
Le CRIF peut se montrer frileux concernant les attaques du gouvernement israélien contre les institutions démocratiques du pays ou certains éléments de la riposte israélienne à Gaza ou au Liban. Côté AIPAC, l’alignement sur Nétanyahou ou le soutien à des candidats ayant refusé de certifier l’élection de Joe Biden ont abîmé la nature même du soutien à Israël qui a perdu son aspect bipartisan. En d’autres termes, la critique de ces institutions politiques est légitime et non problématique en soi. Mais leur attribuer les maux de la démocratie américaine, et évoquer leur supposée influence de manière « passionnelle » en France sur tout et n’importe quoi, relève d’une autre logique, la recherche du bouc émissaire et une singulière obsession pour les Juifs, dangereuse et même toxique dans un contexte de forte hausse de l’antisémitisme en France et aux États‐Unis. Il existe bel et bien une teinte conspirationniste dans cette manière de se concentrer sur une organisation juive, avec une tendance encore plus marquée aux États‐Unis en raison du poids de l’argent dans leur politique intérieure, et les accusations, qui mêlent influence indue et argent, charrient des termes que les Juifs ne connaissent que trop bien.
Dans le cas américain, la focalisation conspirationniste sur l’AIPAC est d’autant plus grave qu’elle dépasse aujourd’hui la seule extrême gauche. De nombreux élus démocrates s’engagent aujourd’hui à refuser l’argent de l’AIPAC, bien plus que d’autres groupes de pression, pour bien marquer leur distance avec l’organisation. Le refus des contributions ou du soutien de ce lobby n’est pas problématique en soi. Ce qui l’est, c’est la fixation sur ce lobby particulier, qui n’épargne pas l’aile MAGA du Parti républicain, en rébellion de plus en plus ouverte contre le soutien des États‐Unis à Israël. Il est d’ailleurs probable que le rapport à l’AIPAC devienne un enjeu majeur de la primaire au sein du Parti démocrate en vue de 2028 et, dans une moindre mesure, dans la primaire républicaine, qui pourrait opposer Marco Rubio à JD Vance, ce dernier se positionnant de plus en plus comme critique d’Israël et de l’alliance israélo‐américaine.
En France, la critique obsessionnelle du CRIF est heureusement plus limitée que celle de l’AIPAC aux États‐Unis. Cantonnée à l’extrême gauche, elle permet à LFI d’habiller son antisémitisme d’une critique politique d’une institution juive, avec plus largement la mise en cause du « système » médiatique et des élites qui lui seraient inféodées, recyclant ainsi les vieux cliches antisémites. À cet égard, la persévérance de Mélenchon à déformer des patronymes à consonance juive est symptomatique d’un état d’esprit et d’une véritable offensive idéologique et politique prenant de moins en moins indirectement les Juifs comme cible, espérant en tirer un bénéfice politique.
En France comme aux États‐Unis, ces fixations ne sont en fait que les dernières manifestations d’un isolement croissant vécu par les communautés juives de ces deux pays, désignées directement ou indirectement comme boucs émissaires par certains, quand d’autres les encouragent à « parler tout seuls »…




