À l’occasion de la sortie récente aux éditions de l’Aube de l’ouvrage Penser l’antisémitisme contemporain dirigé par Bruno Quélennec et Salima Naït Ahmed et du cycle de conférences qui lui a été consacré, une question s’impose aux auteurs : comment penser l’antisémitisme lorsqu’il change de forme, qu’il ne se dit plus toujours comme tel ? L’ouvrage rassemble des textes issus de la recherche allemande et autrichienne, inédits en français, afin d’analyser les continuités et les mutations de l’antisémitisme après la Shoah. Parmi ces contributions, le chapitre de Klaus Holz et Thomas Haury, « Antisémitisme ou racisme ? La conscience malheureuse des politiques de l’identité », rappelle une distinction essentielle, trop souvent masquée par des lectures binaires : une accusation d’antisémitisme peut être utilisée abusivement pour faire taire une critique d’Israël, sans que cela ne signifie que l’antisémitisme dénoncé n’existe pas.
Sortir du piège en une phrase
Klaus Holz et Thomas Haury, deux chercheurs germanophones, analysent les rapports entre antisémitisme, racisme, antiracisme, antisionisme et critique d’Israël. Ce texte publié initialement en 2021, puis traduit en français dans un ouvrage paru en 2026, part d’un constat central, celui d’un même piège revenant sans cesse : entretenir la confusion entre l’usage politique d’une accusation et sa fausseté.
« L’instrumentalisation d’une accusation n’implique pas que celle-ci soit dénuée de tout fondement. » Cette phrase de Klaus Holz et Thomas Haury devrait être placée au centre de bien des débats contemporains sur Israël, le racisme, l’antisionisme et l’antisémitisme. Elle refuse deux facilités symétriques. Soit l’accusation d’antisémitisme est reçue comme une vérité définitive, qui disqualifie moralement celui qui en est l’objet. Soit elle est rejetée d’emblée comme une manœuvre, une arme rhétorique, un procédé destiné à empêcher toute critique d’Israël. Dans les deux cas, le débat s’arrête avant même d’avoir commencé.
L’accusation d’antisémitisme peut bel et bien être instrumentalisée. Elle peut être brandie pour protéger un gouvernement israélien de toute critique. Elle peut servir à assimiler un militant propalestinien à un antisémite, sans examen de ses propos. Elle peut devenir une manière de fermer le débat. Klaus Holz et Thomas Haury reconnaissent ce danger. Ils ne prétendent pas que toute critique d’Israël serait suspecte et ne font pas non plus de l’accusation d’antisémitisme une arme destinée à réduire au silence ceux qui dénoncent l’occupation, les discriminations ou la violence d’État.
Toutefois, Klaus Holz et Thomas Haury ajoutent aussitôt que cette instrumentalisation ne suffit pas à innocenter tous les discours. Une accusation peut être politiquement utile à celui qui la formule et néanmoins désigner un problème réel. C’est ici que Klaus Holz et Thomas Haury critiquent la philosophe Judith Butler. D’après eux, Judith Butler a raison de dire qu’on ne peut pas traiter tout soutien aux Palestiniens comme une haine des Juifs. Elle a raison de se méfier d’une rhétorique qui transforme toute critique d’Israël en preuve d’antisémitisme. Mais, pour Klaus Holz et Thomas Haury, Judith Butler aurait dû « expliquer pourquoi sa propre position n’est pas antisémite et non pas minimiser la critique en la traitant d’accusation ». Elle s’arrête uniquement sur le danger d’une accusation instrumentalisée. Or, en se focalisant exclusivement sur ce danger, elle nie l’existence d’un antisémitisme qui se présente sous la forme d’une critique d’Israël.
L’antisémitisme ne peut venir que des autres
Pourtant, c’est bien l’une des mutations majeures de l’antisémitisme contemporain. Il ne se dit plus toujours comme une haine explicite des Juifs. Il peut passer par l’obsession d’Israël, par l’assimilation entre sionisme et nazisme, par le soupçon que les Juifs exploiteraient la Shoah, par la négation de toute légitimité nationale juive. Il peut se fragmenter, apparaître dans des slogans, des comparaisons, des silences ou des alliances. Il peut surgir dans des milieux qui se pensent sincèrement antiracistes.
C’est ce que Klaus Holz et Thomas Haury nomment un « antiracisme aliéné ». L’expression vise un phénomène précis : un antiracisme qui refuse de se penser lui‐même comme traversé par des contradictions. Le monde y est divisé par « codages binaires ». D’un côté, les antiracistes, les dominés, les progressistes, les universalistes. De l’autre, les racistes, les impérialistes, les nationalistes, les sionistes.
Cette structure produit une identité rassurante. Elle dit qui sont les bons, qui sont les mauvais, qui doit être soutenu, qui doit être combattu. Mais elle a un coût : elle rend presque impossible la reconnaissance de l’antisémitisme dans son propre camp. Si « nous » sommes antiracistes, alors l’antisémitisme ne peut venir que des autres. Il devient « l’antisémitisme des autres » : celui de l’extrême droite, des suprémacistes blancs, des nationalistes, des réactionnaires.
Ce qui se produit dans les milieux antiracistes sera alors minimisé, excusé ou requalifié en maladresse. Les violences verbales deviennent de la colère politique. Les comparaisons avec les nazis deviennent des excès de langage. La négation du droit d’Israël à l’existence devient une critique anticoloniale. Les alliances avec des forces réactionnaires deviennent des nécessités stratégiques.
Se réclamer des droits humains n’immunise pas contre l’antisémitisme
Le débat sur le BDS illustre cette difficulté. Klaus Holz et Thomas Haury refusent de dire que tout soutien au boycott d’Israël serait antisémite. Ils refusent aussi l’idée inverse, selon laquelle le BDS serait immunisé contre l’antisémitisme parce qu’il se réclame des droits humains. Là encore, leur méthode consiste à maintenir la tension.
Le BDS peut formuler des revendications qui relèvent du droit international : la fin de l’occupation, l’égalité des droits pour les citoyens arabes‐palestiniens d’Israël, la reconnaissance des droits des réfugiés palestiniens. Ces revendications ne sont pas, en elles‐mêmes, antisémites. Mais les auteurs montrent qu’elles sont traversées par des ambiguïtés politiques majeures.
La première concerne la fin de l’occupation. Lorsque le BDS demande la fin de l’occupation des terres arabes, parle‐t‐il seulement des territoires occupés depuis 1967, ou remet‐il en cause l’existence même d’Israël ? La deuxième concerne le droit au retour. Ce droit vise‐t‐il les réfugiés palestiniens directs ou l’ensemble de leurs descendants, soit plusieurs millions de personnes, ce qui transformerait radicalement la composition démographique d’Israël ? La troisième concerne les alliances politiques. Lorsque le BDS se présente comme un mouvement universaliste, comment penser ses proximités ou ses silences à l’égard d’acteurs politiques qui ne partagent ni l’universalisme, ni l’égalité démocratique, ni le rejet de l’antisémitisme ? « Si le BDS n’est pas entièrement antisémite, d’importantes composantes du mouvement le sont clairement ». Klaus Holz et Thomas Haury ajoutent que le mouvement« nie ou dissimule qu’il y ait des antisémites dans ses propres rangs ».
Ils s’arrêtent alors sur Omar Barghouti, figure majeure du BDS. Omar Barghouti rejette la solution à deux États et défend l’idée d’un État démocratique sur toute la Palestine. Formulée dans le langage de l’égalité, cette position peut sembler universaliste. Mais les chercheurs soulignent qu’elle pose une question politique centrale : si les Juifs ne sont pas reconnus comme une nation, si Israël n’est pensé que comme une entreprise coloniale, alors l’universalisme proclamé peut devenir une manière de refuser aux Juifs ce qui est accordé aux autres peuples, c’est-à-dire une existence politique collective. Ils citent ainsi cette formule d’Omar Barghouti : « Le retour des réfugiés mettrait fin à l’existence d’Israël en tant qu’État juif ».
Accuser aussi demande de la rigueur
À l’inverse, Klaus Holz et Thomas Haury mettent aussi en garde contre ceux qui taxeraient d’antisémite toute mise en cause de la politique israélienne Oui, l’antisémitisme peut être réel. Oui, il peut se dissimuler derrière l’antisionisme. Oui, il faut le nommer. Mais cela ne justifie pas de transformer toute critique d’Israël en antisémitisme. Cela ne justifie pas d’utiliser l’accusation comme une étiquette définitive, qui dispense d’argumenter.
Les auteurs refusent les deux cxonforts. Le confort de ceux qui disent que toute accusation d’antisémitisme n’est qu’une instrumentalisation. Mais aussi, le confort de ceux qui voient dans toute critique d’Israël la preuve d’un antisémitisme masqué. Dans les deux cas, la pensée devient défensive.
Ils appellent cette impasse une « conscience malheureuse ». C’est une conscience divisée, incapable de faire tenir ensemble deux exigences, combattre à la fois le racisme et l’antisémitisme. L’antiracisme devient faux lorsqu’il dissout l’antisémitisme dans une simple sous‐catégorie du racisme ou lorsqu’il refuse d’y voir sa spécificité. Tout comme la critique de l’antisémitisme devient non audible également, lorsqu’elle oublie le racisme, les Palestiniens, ou les usages politiques possibles de ses propres accusations.
Une méthode plus qu’un verdict
La sortie proposée par Klaus Holz et Thomas Haury n’est donc pas une ligne politique simple. C’est une méthode. Ne pas confondre critique et disqualification. Ne pas confondre instrumentalisation et absence de fondement. Ne pas confondre antisionisme, critique d’Israël et antisémitisme, mais ne pas les séparer artificiellement lorsqu’ils se recouvrent.
Ce chapitre apprend à rester dans l’inconfort. Un camp politique peut combattre une domination et en ignorer une autre. Klaus Holz et Thomas Haury invitent à prendre la critique d’Israël au sérieux sans oublier que l’antisémitisme s’y loge parfois ; prendre l’antiracisme au sérieux sans le croire innocent par nature. C’est peut‐être cela, aujourd’hui, la condition d’une pensée critique : ne pas demander seulement si une accusation est instrumentalisée, mais aussi ce qu’elle permet de voir et ce qu’elle risque de cacher.





