
Nom : Tehila Alzace
Âge : 59 ans
Profession : Retraitée
Origine en Israël : Ramat Gan
Habite à Rognes, en France depuis 2018
Pourquoi et avec qui êtes-vous arrivée en France ?
Je suis arrivée ici avec mon conjoint, Avikam, avec lequel je vis le deuxième chapitre de ma vie. Il avait pris sa retraite plus tôt et a essayé de me convaincre de la prendre aussi, mais je ne voulais pas. Il a alors proposé que nous partions en France juste pour un an, pour changer d’air. La France s’est imposée naturellement, puisque j’ai la nationalité française. Ma mère est née en Alsace. Des membres des deux branches de ma famille vivent ici depuis plusieurs générations, et j’ai aussi des proches qui y vivent encore aujourd’hui. Par chance, certains d’entre eux se sont également installés dans le Sud. Ce qui m’a permis de les rencontrer. nous entretenons une relation chaleureuse et nous nous voyons régulièrement.
Pourquoi le Sud de la France en particulier ?
C’était l’idée d’Avikam. Il y était venu en vacances en famille et pensait que c’était un petit coin de paradis sur terre. Comme je n’y étais encore jamais allée, nous nous y sommes rendus pour les vacances. J’ai très vite compris que je serais heureuse d’y vivre pendant un an, puis nous avons réalisé qu’un an ne suffisait pas… Cela fait maintenant huit ans que nous sommes là.
Qu'avez-vous trouvé ici que vous n'auriez trouvé nulle part ailleurs ?
Nous avons découvert l’ordre des priorités à la française, qui placent au sommet de la pyramide la vie elle‐même, et non les moyens.
Qu'avez-vous emporté avec vous en venant en France ?
Deux valises, mon chat, un vélo, une bonne dose de courage et beaucoup de volonté pour changer de vie.
En quoi votre vie a-t-elle changé ici ?
Sur tous les plans possibles. Je suis passée d’une vie de femme urbaine, débordée, occupant un poste à temps plein exigeant, à la campagne : j’élève désormais des poules, je cultive un potager. Je me contente de mon jardin et je ne regrette absolument pas ma vie d’avant. Je n’ai jamais été très sportive mais aujourd’hui, je randonne une fois par semaine, je marche énormément, et j’ai le sentiment de mener une vie bien plus saine. Mes enfants vivent tous en Israël (quand nous nous sommes installés, il n’y avait pas encore de petits‐enfants), et plutôt que de les voir régulièrement, une fois par semaine ou toutes les deux semaines, nous les recevons maintenant une ou deux fois par an, pour une semaine intense, riche en moments de qualité. Ce n’est ni mieux ni moins bien, c’est simplement différent. C’est pareil avec nos amis : les liens se sont approfondis et transformés.
Avez-vous réussi à créer ici un cercle d'amis ou une communauté qui ressemble à un chez-vous ?
Complètement, et même plusieurs cercles. Nous avons un groupe d’amis israéliens qui habitent dans la région, nous faisons partie d’une communauté de randonneurs que je co‐préside, et nous avons un groupe d’amis du village, dont une amie que j’aime beaucoup, une Juive américaine fascinante qui a 94 ans.
Où étiez-vous le 7 octobre, et comment avez-vous vécu cette période ?
Le 7 octobre, nous étions à Tokyo, nous terminions un mois de voyage en Extrême‐Orient. Sur le vol de retour, l’équipage d’Air France qui était au courant des événements a fait preuve d’une immense empathie : ils nous ont, de leur propre initiative, changé de place pour que nous puissions dormir tranquillement, et nous ont proposé du chocolat. Les premiers jours, nous ne mesurions pas encore l’ampleur de la catastrophe.
Comment vit-on avec l'inquiétude permanente pour la famille, les enfants et petits-enfants restés en Israël ?
C’est très difficile. Pendant la guerre avec l’Iran, je me réveillais plusieurs fois par nuit pour vérifier les messages de la famille dans notre groupe familial. Nous étions informés de chaque alerte qu’ils vivaient en temps réel, et nous ne respirions vraiment que lorsque tout le monde avait répondu qu’il allait bien.
Envisagent-ils de vous rejoindre en France ?
Mon fils aîné y pense sérieusement et espère faire le pas dans les deux prochaines années. Pour l’instant, les autres non, mais je suppose que beaucoup dépendra du résultat des prochaines élections pour lesquelles nous allons nous rendre en Israël.
Quand on vous demande d'où vous venez, que répondez-vous ?
Je réponds toujours que je viens d’Israël. Je n’ai pas de véritable crainte de l’antisémitisme et, jusqu’à présent, je n’y ai pas été confrontée. Même si certains ont parfois des remarques à faire sur le sujet, je ne fuis pas la discussion – je pense qu’il est important d’avoir un dialogue équilibré. Je ne considère pas Israël comme irréprochable, mais je ne suis pas non plus prête à fermer les yeux sur ce que font d’autres peuples. La critique, c’est très bien, mais les mêmes normes morales devraient s’appliquer à tout le monde.
Depuis que vous avez quitté Israël, votre identité juive s'est-elle transformée ou renforcée ?
Je me suis toujours sentie citoyenne du monde. Mon identité juive fait partie de moi, c’est d’où je viens, mais ce n’est pas ce qui me définit.
Quelle est la première chose que vous demandez qu'on vous rapporte d'Israël ?
En général, rien. Mais, j’ai déjà demandé des éponges Sano pour la cuisine et du silan (sirop de dattes).
Quelles choses voit-on d'ici, qu'on ne voit pas de là-bas ?
J’ai compris qu’il est possible de vivre sereinement, et non en mode survie, et que la coopération au service d’un même objectif fonctionne mieux que le conflit. Cela se voit ici de manière particulièrement marquante sur les routes.
Racontez-nous une rencontre surprenante, drôle ou émouvante que vous avez vécue ici – avec des Israéliens, ou en tant qu'Israélienne en France ?
Ma première rencontre avec mon voisin a eu lieu pendant une coupure de courant. Il a d’abord pensé que nous étions anglais. Quand il m’a demandé d’où nous venions et que j’ai répondu d’Israël, il s’est avéré que son grand‐père avait sauvé une petite fille juive pendant la Seconde Guerre mondiale, et avait reçu le titre de Juste parmi les Nations. À sa demande, j’ai recherché la fille de cette enfant sauvée, je l’ai retrouvée, et j’ai même réussi à les mettre en contact. Ce fut un moment très émouvant, pour les deux côtés.




