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Élie Barnavi et Elias Sanbar : “Nous arriverons à dialoguer pour la bonne raison que nous n’avons pas le choix”. 

À l’occasion de la publication de leurs dictionnaires amoureux d’Israël et de la Palestine aux éditions Plon, le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme accueillait le mardi 21 avril les diplomates et historiens Élie Barnavi et Elias Sanbar. Cette rencontre, animée par le journaliste Pierre Haski, était l’occasion d’assister à un dialogue exceptionnel marqué par le respect et la fraternité.

Publié le 24 avril 2026

4 min de lecture

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Il fallait se lever tôt pour assister à cette conférence. Affichée complète depuis plusieurs jours, le passage d’Élie Barnavi et d’Elias Sanbar dans la matinale de France Inter ce lundi 20 avril a surement confirmé l’engouement autour de cette rencontre qui, si elle n’est pas historique – les deux hommes se connaissent depuis de longues années – est un moment suffisamment exceptionnel pour le remarquer. Depuis le 7 octobre 2023 et la terrible guerre qui s’en est suivie à Gaza, les moments d’échanges entre Palestiniens et Israéliens se font de plus en plus rares, voire inexistants. On peut se rappeler de la publication des échanges entre Tala Albanna et Michelle Amzalak, deux jeunes femmes palestinienne et israélienne (Nos cœurs invincibles, Flammarion, 2025). Pourtant, rares ont été les démarches, depuis deux ans et demi, mettant à l’honneur une amitié fraternelle entre un Israélien et un Palestinien. 

Il aura donc fallu attendre avril 2026 et la publication concomitante chez Plon d’un Dictionnaire amoureux d’Israël et d’un Nouveau dictionnaire amoureux de la Palestine (un premier dictionnaire amoureux de la Palestine avait été publié par le même auteur en 2010) pour réunir Élie Barnavi et Elias Sanbar. Et pas n’importe où : au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme. "Nous n’avons pas l’habitude de consacrer nos conférences à la géopolitique du Moyen-Orient, sauf quand il s’agit de travaux de recherche ou encore de littérature", introduit d’emblée le directeur du musée, Paul Salmona. "Mais nous connaissons bien Élie Barnavi, qui était ici il y a quelques années pour présenter son livre Confessions d’un bon à rien(Grasset, 2022). Et c’est pour nous un honneur de recevoir Elias Sanbar à ses côtés – ce qui permet un dialogue calme et apaisé."

La rencontre était donc extraordinaire et très attendue : environ deux cent trente personnes étaient présentes. Même Pierre Haski, en introduction de la discussion, s’en étonne : "Le rush est tel que je me suis demandé si ce n’était pas une foule venue pour le concert de Céline Dion…". Finalement, il n’a été que très peu question des dictionnaires publiés le même jour, le 16 avril. Pierre Haski pose la question du dialogue : pourquoi maintenant ? Comment rendre possible la discussion dans cette période si tendue ? Les anciens ambassadeurs – d’Israël en France pour l’un, de la Palestine à l’UNESCO, pour l’autre – qui se conçoivent en égaux et partagent bien plus qu’un prénom ont alors répondu qu’aucune autre solution que le dialogue n’est aujourd’hui possible. "Nous y arriverons pour la bonne raison que nous n’avons pas le choix. Ne rien faire du tout serait du suicide", affirme l’Israélien. 

Ils nous ont rappelé, eux qui portent en eux les persécutions vécues par leurs peuples – Élie Barnavi est né à Bucarest en 1946 dans une famille juive d’Europe de l’Est, Elias Sanbar est né à Haïfa en 1947 mais sa famille et lui ont dû fuir au Liban après la proclamation de l’État d’Israël – que le statut de victime n’offre aucun droit, uniquement des devoirs. Qu’il nous impose, non pas la vengeance, mais bien la vigilance. Pour que les drames qui nous ont touchés ne se reproduisent plus. 

"Comment faire lorsque deux sociétés ne regardent que leurs morts et leurs souffrances, sans essayer de comprendre l’autre ?", demande Pierre Haski. Pour les deux hommes, il est important de voir en chaque drame un malheur unique. "Il est nécessaire de ne pas tomber dans le piège de la comptabilité. La comparaison du nombre des morts est obscène", estime le Palestinien. "Le problème de la classe politique israélienne est qu’elle conçoit la paix comme du défaitisme, il y a donc une volonté de victoire totale. Mais la victoire totale signifie la destruction de l’adversaire", continue l’Israélien. Pourtant, il observe que la société civile essaie d’agir, de créer des ponts avec les Palestiniens. Quelques minutes plus tard, une personne présente dans le public leur dira qu’il existe en effet, depuis 21 ans, une commémoration rassemblant Palestiniens et Israéliens le soir de Yom haZikaron. Hasard du calendrier, cette journée consacrée au souvenir des soldats tués pour Israël et des victimes du terrorisme vient de se terminer en Israël à l’heure où nous écoutons les deux hommes. 

Quand vient le temps des questions, après une heure et quart de discussion entre trois hommes qui se tutoient et dont on sent le respect réciproque, ce sont d’abord des remerciements qui émanent du public : "Je vous lisais déjà à la fin des années 1980, je suis si heureuse de vous voir à nouveau discuter et en pleine forme". Ensuite viennent quelques questions, comme celle sur des leaders capables d’inverser la tendance en Israël : Yair Golan, leader du parti démocrate israélien, va‐​t‐​il assez loin, selon Élie Barnavi ? "Je pense que s’il allait plus loin, il perdrait des points dans les sondages", analyse‐​t‐​il après avoir rappelé que la situation politique israélienne est désastreuse, et que le risque de basculement vers une dictature est bel et bien réel malgré des institutions démocratiques solides.

Certaines questions restent en réalité sans réponse, comme celle des leaders palestiniens. "L’équation guerrière mise en place par le Hamas est très difficile à inverser", analyse Elias Sanbar. Or, "de nouveaux dirigeants ne peuvent émerger qu’en cas de rupture totale". Ce qui est certain, selon l’historien palestinien, c’est que la question de la Palestine ne disparaîtra pas. "L’histoire n’a pas commencé il y a trois ans. Nous sommes dans un siècle d’histoire, depuis 1917 ! Et dans cette histoire il y a une constante : ce petit peuple que nous sommes ne sortira pas du paysage. Nous tenons tête. Amos Oz avait tort quand il disait “aidez‐​nous à divorcer”. Il aurait fallu être mariés pour divorcer. Nous sommes nés dans le divorce."

Plutôt déjà acquises à la cause, les personnes ayant assisté à cette conférence sont des habitués du mahJ, des amis de nos deux intervenants, ou des militants pour la paix. Le climat, resté convivial et apaisé du début à la fin de cette soirée, est le signe qu’une part de la diaspora se nourrit de ces échanges. L’engouement autour de cette soirée est, quant à lui, l’illustration de la nécessité d’entendre ensemble Palestiniens et Israéliens. À l’heure où la paix au Moyen‐​Orient n’a jamais paru aussi éloignée, où la volonté commune d’Élie Barnavi et d’Elias Sanbar d’un avenir à deux États n’a jamais semblé aussi impossible, cette soirée est une lueur d’espoir pour le dialogue et la fraternité. Cette soirée ne sera pas la dernière ; espérons que ces rencontres rassemblent au‐​delà du public du mahJ. Il nous reste à nous imprégner de ces deux dictionnaires qui, comme le rappelle Élie Barnavi, sont aussi "un cri d’amour" à ces deux pays.