
Idan Yaron parle d’une voix douce. Pendant plus de dix ans, cet anthropologue de l’université hébraïque de Jérusalem a arpenté les routes sinueuses de Judée et Samarie à la rencontre de ceux qu’on nomme « les jeunes des collines ». Perchés en haut des reliefs de Yush – comme ils appellent la Cisjordanie [contraction de Yehouda vShomron, « Judée et Samarie »] –, ces jeunes se veulent être aux avant‐postes de la conquête de la terre promise par Dieu, qu’il leur revient de reconquérir, fût‐ce par la violence.
La leur ne fléchit pas. Au lendemain du traumatisme du 7 octobre, la société civile israélienne pleure ses morts, et c’est dans ce moment d’effroi, où les regards sont tournés vers les kibboutzim du Sud, qu’à l’ouest, les jeunes colons commencent à redoubler de violence envers leurs voisins. L’heure est à l’unité nationale, pas à la dénonciation des exactions des extrémistes marginaux de Judée. Leur violence semble voir ses limites toujours repoussées, à mesure que la guerre, d’abord à Gaza, puis avec l’Iran, enfin au Liban, ne cesse de recouvrir leurs exactions du vacarme de l’information.
« Depuis le début de la guerre, on a quasiment carte blanche », se réjouit un jeune résident du nord de la Cisjordanie interviewé par Haaretz. « L’armée est avec nous et il nous sera plus facile de prendre le contrôle des terres », ajoute‐t‐il.
La Cisjordanie, c’est là qu’on frappe quand le monde regarde ailleurs. Simcha Rothman, député à la Knesset sous la bannière du parti Sionisme religieux (aux côtés de Bezalel Smotrich) ne dit pas autre chose quand il affirme, après l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 : « Il est temps de faire évacuer (de ses habitants bédouins) le village de Khan al-Ahmar ». Il explique : « On ne trouvera jamais de meilleur moment. Quel État européen va s’impliquer maintenant, alors que l’ours russe se dresse à sa porte ? ».
Mais la Cisjordanie, c’est aussi là qu’on frappe quand le monde nous dévisage d’un regard trop insistant. C’est à ses habitants qu’on fait payer le prix des revers israéliens sur la scène internationale, comme lorsque Bezalel Smotrich déclare le 1er juillet 2024 lors d’un conférence de presse : « Pour chaque pays qui reconnaît unilatéralement un État palestinien, nous établirons une colonie… en Judée-Samarie ».
Les chiffres corroborent ce phénomène. Des données récentes de l’armée israélienne notent une augmentation inquiétante de la criminalité en Judée‐Samarie depuis début 2026 : rien qu’en mars, au moins 100 incidents violents ont été recensés, soit une hausse de 67 % par rapport à janvier. Ces dernières semaines, la gravité des attaques s’est encore accrue, coûtant la vie à plus de six Palestiniens et en blessant grièvement trente autres.
Comment en sommes‐nous arrivés là ?
En une décennie, Idan Yaron a su, patiemment, forger des liens avec les colons, élucider leurs aspirations, démêler les motivations multiples qui peuvent pousser des adolescents qui célébraient hier encore leur bar mitsva à s’adonner à des pogroms dans des villages arabes.
Pour Yaron, cela ne fait aucun doute : il ne faut pas assimiler le phénomène des jeunes des collines à du hooliganisme. Citant le penseur italien Antonio Gramsci, qui affirmait qu’aucun mouvement social n’est jamais véritablement spontané, il explique : même ceux qui le paraissent sont en réalité menés par des militants engagés, profondément ancrés dans leurs objectifs. C’est parce qu’il veut remonter à la source du mouvement qu’il se rapproche de Meir Ettinger, petit‐fils du tristement célèbre rabbin Meir Kahane, avec lequel il étudie chaque semaine les textes fondateurs de l’idéologie des colons.
Car idéologie il y a, et on aurait tort de réduire cette violence des jeunes des collines à l’exutoire d’une jeunesse laissée pour compte, abandonnée par l’État et agissant en dehors de la légalité. Cette violence, elle est, si ce n’est directement orchestrée par l’Etat, a minima adoubée par lui.
En décembre 2022, le Likoud et le parti de Smotrich, Sionisme religieux, concluent un accord de régularisation du statut des avant‐postes implantés toujours plus au cœur de la Cisjordanie afin d’étendre le territoire israélien. Les voilà devenus des localités reconnues, bénéficiant de l’ensemble des services et infrastructures, y compris des financements pour les synagogues, les centres communautaires ou encore les crèches. Victoire pour le mouvement des colons : ce qu’ils ont instauré par la force et établi par un état de fait, se voit sanctifié par le droit. Leur violence porte ses fruits.
Une enquête de Haaretz révèle toute l’implication des différents ministères israéliens dans le financement et le maintien de cette entreprise d’accaparement des terres et d’expropriation systématique des résidents palestiniens.
Même le Fonds national juif (Keren Kayemeth LeIsrael) – auquel un grand nombre de Juifs du monde contribuent généreusement – y finance des fermes et des ranchs destinés aux « jeunes en difficulté », faisant germer, sous couvert d’un cadre « éducatif » de réhabilitation, de véritables lieux d’embrigadement d’où les jeunes peuvent mener à bien leurs incursions meurtrières.
Celles‐ci font parfois des victimes parmi les courageux Israéliens venus prêter main‐forte aux Palestiniens dans des actions de « présence protectrice », telles qu’organisées par l’association Bnei Abraham. La militante de La Paix Maintenant Hagit Ofran a, par exemple, subi des actes d’intimidation, notamment du vandalisme et des menaces de mort. Quant au photographe Shaul Golan, âgé de 74 ans, il a été roué de coups par une vingtaine de jeunes qui l’ont laissé les doigts brisés après s’être assurés d’avoir brûlé tout son matériel photographique. Ces attaques contre des militants juifs sont généralement non létales, mais pour combien de temps encore ?
Smotrich et les siens devraient prendre garde : le monstre qu’ils nourrissent en secret, espérant qu’il accomplisse dans l’ombre son sale travail, finira par s’affranchir de ses maîtres.
À Idan Yaron qui lui demande s’il serait prêt à lever la main sur un Juif, à frapper un officier de l’État, un jeune homme refusant le démantèlement d’un avant‐poste répond :
« La priorité, c’est de mettre fin aux agissements malfaisants des soldats expulseurs […]. S’ils s’opposent à moi, je leur jetterai un parpaing sur la tête. Quiconque lève la main sur moi, je riposterai. En principe, si tuer un soldat ou un policier peut empêcher l’évacuation (de l’avant-poste), il faut le faire […]. Nous avons totalement rompu avec le sionisme laïc [les autorités israéliennes en tant que telles]. Qu’ils nous expulsent ou non, ils n’ont aucun droit d’exister. Nous n’avons qu’une seule raison d’être ici : planter nos racines en Terre d’Israël. »




