Une impopularité massive et problématique
Le dernier sondage du respecté institut de recherche PEW est absolument dévastateur pour l’État d’Israël, massivement impopulaire sur tous les continents, avec entre 60% et 80% d’opinions défavorables, y compris en Asie ou en Amérique du Sud.
Même aux États‐Unis, Israël est aujourd’hui impopulaire pour 60% des Américains (contre 43% en 2022) et c’est chez les personnes de moins de 50 ans que la baisse est la plus notable. Ainsi 70% d’entre eux ont une mauvaise opinion d’Israël, avec 80% chez les Démocrates et 60% chez les Républicains, contre 45% en 2022. Pour la première fois, les sympathies du peuple américain vont d’ailleurs plus vers les Palestiniens que vers les Israéliens.
Si les gouvernants des pays occidentaux restent le plus souvent dans un soutien prudent ou critique à Israël, ils pourraient être amenés à durcir le ton sous la pression des opinions publiques et donc de leurs électeurs.
Certains partis peuvent capitaliser sur cette impopularité pour un bénéfice politique, notamment auprès des plus jeunes qui sont aussi les plus critiques envers l’État hébreu, à l’instar des Américains. Cette focalisation sur ce conflit conduit à des exagérations et des simplifications qui aggravent encore l’impopularité du pays, dans un cercle vicieux qui laisse peu de place à la nuance.
L’instrumentalisation du conflit en France ou aux États‐Unis
En France, le conflit est devenu un marqueur, particulièrement pour LFI qui compte dessus pour mobiliser la jeunesse, en particulier dans les banlieues, tablant sur une identification ethnique et/ou sociale avec les « opprimés palestiniens ». Cette grille de lecture explique les accusations de « génocide », les appels au boycott, jusqu’à dériver vers des assignations identitaires concernant les Israéliens voire les Juifs, dans un antisémitisme pas totalement décomplexé mais indéniable.
La tendance est la même aux États‐Unis où l’antisionisme devient aujourd’hui un marqueur symbolique très fort de l’appartenance au progressisme. Un exemple parmi d’autres mais très symbolique concerne la primaire démocrate dans un quartier de New York, qui oppose deux candidats (tous deux juifs). Les deux ont peu ou prou les mêmes positions sur l’économie, le social ou le sociétal mais le challenger Brad Lander a décidé d’axer sa campagne sur Israël et Gaza pour mettre en difficulté son opposant Dan Goldman afin de lui dénier l’étiquette de progressiste. Des Juifs du Parti démocrate expriment d’ailleurs ouvertement leur inquiétude sur cette tendance du parti à faire de la position vis‐à‐vis d’Israël ou de Gaza un « test de pureté idéologique » qui pourrait les isoler du parti.
Cette normalisation de l’antisionisme et sa caractérisation comme « meta cause » contribuent à la hausse de l’antisémitisme, qui peut parfois s’exprimer en toute bonne conscience, comme nous l’avons déjà évoqué dans ces colonnes.
La tactique transparente du gouvernement israélien
Le gouvernement israélien confond délibérément la critique de sa politique avec la remise en cause de la légitimité du pays. Or si cette explication n’est pas complètement fausse, elle est incomplète et, surtout, intéressée en ce qu’elle permet d’éviter au gouvernement israélien la moindre remise en cause de sa politique extérieure mais aussi de ses attaques contre les institutions démocratiques à l’intérieur du pays.
Les outrances des attaques contre Israël sont en fait le meilleur allié de ce gouvernement, le plus extrémiste et le plus à droite dans l’histoire du pays. Elles lui permettent de pointer la mauvaise foi, le double standard, les accusations mensongères pour discréditer toute attaque, fût‐elle justifiée, et venant d’alliés traditionnels d’Israël. Le mot « génocide » en est un bon exemple. Accusation infamante et fausse, elle a offert au gouvernement israélien l’alibi ultime lui permettant d’éviter de discuter ses erreurs, fautes ou crimes.
Dans un pays encore traumatisé par le 7 octobre, avec 76% des Juifs israéliens qui estiment qu’il « n’y a pas d’innocents à Gaza », et des médias israéliens ayant longtemps tu les souffrances parmi les civils palestiniens ou libanais, on peut comprendre une forme de déni collectif. Plus troublant, cette tendance à ne pas reconnaître les erreurs de l’État d’Israël au nom des caractérisations abusives contre lui n’épargne pas des populations ou des pays éloignés du conflit.
Le piège du « campisme »
Les simplifications abusives créent des réactions en retour parfois tout aussi simplificatrices et conduisent au « campisme », cette injonction à prendre parti de manière univoque, qui n’est pas le monopole des antisionistes obsessionnels mais qui touche aussi certains défenseurs d’Israël.
Aux yeux de ces derniers, tout militant de la cause palestinienne devient ainsi suspect d’antisémitisme. Des montages concernant les victimes palestiniennes deviennent LA preuve que les victimes palestiniennes n’existeraient pas et seraient une invention de « Pallywood », et tout militant de la flottille pour Gaza devient un objet de railleries. Certains le méritent sans aucun doute, et le « palestinisme » pénalise la cause palestinienne qu’il prétend défendre. L’élévation de la cause palestinienne comme « méta‐cause » humaniste ne lui rend en effet pas service, loin de là. Mais il y a aussi des militants propalestiniens sincères qui ne sont pas mus par la haine du Juif, et la simplification propalestinien = antisémite est tout aussi odieuse et contreproductive que la simplification Juif sioniste = génocidaire.
Parce que des attaques contre Israël sont injustes et peuvent mener à de l’antisémitisme, on « fait bloc » pour ne « rien lâcher à l’adversaire », avec des techniques allant du déni à la relativisation. Beaucoup de défenseurs sincères des Juifs ou d’Israël passent en ainsi en mode « défensif » devant ces attaques et ont tendance à répondre avec les mêmes méthodes. Ils dénoncent ainsi inlassablement, et de manière justifiée, les simplifications et les outrances antisionistes et antisémites de LFI, mais ils ont aussi tendance à passer sous silence des exactions d’Israël ou commises en Israël, ou les coups de canif répétés du gouvernement israélien aux institutions démocratiques du pays, pour ne pas affaiblir leur « camp ». Ce faisant, ils font pourtant exactement le contraire.
Une impasse morale et politique
Pour beaucoup de commentateurs ou de défenseurs d’un « camp » ou d’un autre, reconnaître la souffrance d’une partie au conflit implique le déni de celle de l’autre, et admettre la responsabilité ou la culpabilité de « son » camp est une concession inadmissible voire une trahison.
Or admettre qu’Israël, comme tout autre pays, commet des fautes ou des erreurs, ne veut pas dire lui ôter toute légitimité, bien que certains le fassent. Le piège réside précisément dans cette volonté de ne pas donner à ces derniers la moindre victoire, ou le moindre angle d’attaque ou d’exploitation de la vérité. Cette approche est une impasse morale mais surtout politique.
Parce que des militants dissimulent leur déni de la légitimité d’Israël sous de simples désaccords avec sa politique, alors les défenseurs inconditionnels d’Israël estiment à tort que toute attaque de sa politique les renforce, les rejoignant dans la mauvaise foi.
Ceux qui croient défendre l’État d’Israël par leur silence ou par leur défense inconditionnelle ne font que renforcer le narratif poussé par Rima Hassan, Aymeric Caron ou Jean‐Luc Mélenchon. En effet, si la critique de la politique d’Israël vient uniquement des antisionistes radicaux, alors les gens heurtés de bonne foi par les fautes ou bavures d’Israël, ou par les errements de sa politique, ne pourront se tourner que vers eux pour l’entendre, et pas vers des défenseurs de l’État hébreu, capables de reconnaître ses erreurs, comme un pro‐américain peut admettre des failles du gouvernement de ce pays.
La meilleure manière de démonter le discours de Rima Hassan n’est pas l’outrance en retour ou l’assimilation de tout discours critique d’Israël à un discours « hassanien » ou « mélenchoniste », mais au contraire de bien les distinguer. La défense d’Israël aujourd’hui est trop souvent en cercle fermé, pour se rassurer, pas pour convaincre des gens légitimement troublés par ce qu’ils voient ou entendent et qui vont donc chercher ailleurs les critiques qu’ils recherchent.
Il y a de la mauvaise foi chez les détracteurs d’Israël, mais cet argument est réversible. Pour démonter la mauvaise foi des antisionistes, il est important d’être soi‐même de bonne foi, ce qui n’est pas toujours le cas. Critiquer une politique tout en défendant la légitimité d’un pays peut exposer l’hypocrisie et la manipulation à laquelle se prêtent les opposants obsessionnels d’Israël. La défense d’Israël en serait par ailleurs renforcée, car perçue comme juste, reposant sur la défense de faits et pas celle d’une cause, en miroir inverse de la méta‐cause palestinienne.
Quand des voix (juives ou non) qui n’hésitent pas à critiquer le gouvernement israélien, défendent Israël, on sait qu’elles le font non par réflexe pavlovien mais parce qu’une borne a été franchie, qui appelle la critique. Ces voix qui sont dénoncées au sein de la communauté juive pour oser critiquer Israël et ne pas « laver le linge sale en famille » sont en fait les meilleurs défenseurs du pays, car elles offrent une voix de la raison à la critique d’Israël, qui n’a pas besoin de s’exprimer dans l’outrance et le mensonge, ou de recourir au déni et à la relativisation pour nier l’évidence.
Le déni et la relativisation
Le déni des souffrances palestiniennes incite des gens de bonne foi à aller chercher les critiques d’Israël chez les plus radicaux qui ne se contentent pas de pointer des politiques mais la légitimité même du pays.
L’incapacité des défenseurs d’Israël à pointer les erreurs de sa politique est comparable à celle du refus de la gauche française de parler pendant trop longtemps d’insécurité ou d’immigration, avec la même crainte de « faire le jeu de l’adversaire » et le refus de « jouer sur son terrain » en arguant que le « racisme endémique de l’extrême-droite n’est pas perméable à la raison ».
La situation est exactement la même dans le cas présent, avec les mêmes conséquences. En France, elle a conduit des électeurs excédés devant cette omerta à se tourner vers le seul parti, désormais le premier de France, à en parler avant tout le monde, comme des personnes outrées par les images en provenance de Gaza se tournent vers les critiques les plus radicaux d’Israël. Le Parti démocrate américain a d’ailleurs commis la même erreur en refusant de reconnaître le problème de l’immigration clandestine et de l’inflation, offrant un angle d’attaque particulièrement pertinent pour Trump, malgré une absence de plan sur l’inflation et une dureté extrême sur l’immigration.
Dans les deux cas, l’extrême droite et les antisionistes, la recherche de la vérité et de solutions compte moins que la mise en scène de l’outrage, mais c’est précisément pour cela que le silence de trop nombreux défenseurs d’Israël est une erreur manifeste, avec les mêmes conséquences que dans la politique française, la fin de la nuance et l’hystérisation du débat sur cette question.
L’ironie est que la cible principale de ces défenseurs farouches d’Israël sur la question israélo‐palestinienne est la gauche accusée de trahison (pas toujours à tort), alors que ces intellectuels qui en sont souvent issus font sur cette question exactement la même erreur que cette gauche sur l’immigration et l’insécurité.
Un autre argument opéré en opposition à la mauvaise foi des détracteurs d’Israël est de pointer leur silence sur d’autres crimes commis par d’autres régimes bien pires que le régime israélien.
L’hypocrisie existe bel et bien mais, là encore, elle conduit à des réactions exagérées. Israël appartient au monde libéral occidental, ce qu’il rappelle souvent, et il est donc normal qu’un standard supérieur lui soit appliqué, en tant que démocratie avec une économie ouverte et dont les citoyens peuvent voyager dans le monde entier le plus souvent sans visa par exemple. Par ailleurs, dans le cas américain, pointer l’hypocrisie des Américains plus soucieux des agissements d’Israël que d’autres pays ne tient pas compte du fait que ces derniers sont faits avec des armes américaines, de l’argent américain et, le plus souvent, une couverture diplomatique américaine. Un citoyen américain est donc engagé par ce que fait Israël, et pas par ce que font les Chinois avec les Ouighours, ou les Soudanais, ou les Syriens. C’est d’ailleurs à cette aune qu’on peut comprendre la volonté affirmée du Premier ministre israélien de sortir de la dépendance américaine, pour rendre le sujet israélien moins central dans la politique américaine et l’aider ainsi à reconquérir une popularité perdue.
Israël peut‐il redevenir populaire ?
Si la haine d’Israël est irrationnelle et doit être combattue, notamment en distinguant la critique rationnelle d’une politique de la haine ontologique, il n’en reste pas moins que l’impopularité du pays vient de sa politique, mise en place par un gouvernement extrémiste, incompétent et corrompu. Un changement de politique et d’orientations stratégiques sont indispensables pour les Israéliens eux‐mêmes, et aussi pour atténuer le rejet du pays à l’extérieur de ses frontières.
La popularité d’Israël mettra du temps à revenir. Pour faire baisser la haine irrationnelle que le pays suscite, une approche plus mesurée et nuancée est nécessaire à l’attention des gens heurtés par les images en provenance de Gaza ou de la Cisjordanie mais pas enfermés dans une haine d’Israël ou des Juifs.
Si la bataille redevient une bataille purement politique sur les actions et non existentielle sur la légitimité du pays, une discussion rationnelle sera de nouveau possible. C’est aujourd’hui la priorité absolue pour « désexistentialiser » la nature des discussions autour de ce conflit et des actions du gouvernement israélien.




