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La fidélité n’est pas une servitude
Publié le 3 juillet 2026

5 min de lecture

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צילום:ד« ר אבישי טייכר, CC BY 2.5

Il est une sommation étrange faite aux Juifs de diaspora : aimer Israël, mais l’aimer muets ; le soutenir, mais sans regard ; le défendre, mais sans discernement ; porter ses morts, ses otages, ses soldats, sa peur immense, et déposer pourtant, au seuil de cette fidélité, ce qui fait encore de nous des consciences libres.
Je refuse cette mutilation.

Je refuse que l’amour d’Israël devienne une chambre close où le jugement n’aurait plus le droit d’entrer. Je refuse qu’au nom du 7 octobre, au nom des otages, au nom des soldats, au nom de la douleur, on nous somme de ne plus distinguer entre Israël et ceux qui prétendent parler en son nom.

Car c’est là que commence la faute. Non dans le soutien à Israël. Non dans la reconnaissance de son droit à vivre, à se défendre, à vaincre ceux qui veulent sa disparition. Non dans cette évidence historique, politique, presque charnelle, que le peuple juif ne doit plus dépendre de la clémence d’autrui pour survivre. La faute commence lorsque cette évidence se change en bâillon.

Ben Gvir et Smotrich ont été sanctionnés personnellement par cinq démocraties occidentales non parce qu’ils défendraient Israël contre le Hamas, non parce qu’ils combattraient le djihadisme, non parce qu’ils refuseraient la terreur du 7 octobre, mais pour incitation à la violence contre des Palestiniens en Cisjordanie. 
Voilà le fait.
Il tient seul.

Ce n’est pas Israël qui fut ainsi visé. Ce n’est pas Tsahal. Ce n’est pas le droit du peuple juif à vivre, à se défendre, à exercer sa souveraineté. Ce sont deux ministres. Deux hommes. Deux figures d’une droite messianique, échauffée, vindicative, qui changent la souveraineté en possession, la responsabilité en ivresse, la guerre nécessaire en théâtre idéologique. Je ne leur reproche pas de vouloir vaincre l’ennemi. Il faut vaincre l’ennemi. Je leur reproche de donner à cette nécessité le visage hâbleur d’une force qui ne se surveille plus. Je leur reproche de livrer aux ennemis d’Israël les images qu’ils attendaient, les formules qu’ils espéraient, les symboles qu’ils retourneront demain contre tous les Juifs. Je leur reproche cette pauvreté politique qui prend la dureté pour de l’autorité, la menace pour de la puissance, la fanfaronnade pour du courage. Or la tradition juive n’a jamais fait de la force une idole. Elle sait ce qu’il en coûte de ne pas avoir d’armée, pas de refuge, pas de maison souveraine dans l’Histoire. Mais elle sait aussi qu’une force qui ne connaît plus de limite finit par ressembler à ce qu’elle prétend conjurer.

Dans le Deutéronome, lorsque le siège d’une ville ennemie est envisagé, il est ordonné de ne pas abattre les arbres fruitiers. La tradition nomme cela bal tash’hit. « Ne détruis pas ».
Même dans la guerre. Même dans le siège. Même lorsque l’ennemi est là. L’arbre qui nourrit ne doit pas être livré à la rage des hommes.
Cette loi dit plus qu’une précaution agricole. Les maîtres l’ont commentée, déplacée, élargie : elle est devenue une pensée de la limite, une manière de rappeler que la puissance, même nécessaire, ne peut se croire quitte de toute mesure. Une cause juste ne rend pas tout permis. La guerre n’abolit pas le monde. Elle n’abolit ni les actes, ni les paroles, ni la responsabilité de ceux qui gouvernent.

Tout n’est pas lavé par l’horreur subie. Tout n’est pas rendu noble par le danger. Tout n’est pas sanctifié par le nom d’Israël. Les Juifs de diaspora savent cela autrement. Ils ne vivent pas la guerre comme les Israéliens. Ils ne connaissent pas, au même degré, l’angoisse des frontières, l’abri qu’il faut rejoindre, le fils ou la fille au front, le nom que l’on redoute d’entendre. Cette différence interdit la leçon donnée de loin.
Mais elle ne condamne pas au silence.

Car les Juifs de diaspora portent le contrecoup des images, des slogans, des fautes et des outrances. Ils les portent dans les rues, dans les écoles, dans les synagogues, dans les conversations ordinaires, dans ce soupçon rance qui transforme si vite la politique israélienne en accusation contre tous les Juifs.

Quand un ministre israélien provoque, humilie ou fanfaronne, ce ne sont pas seulement ses adversaires qui l’entendent. Ce sont aussi les antisémites qui s’en emparent. Ce sont aussi les Juifs d’ici qui en paient le prix. Ce sont aussi nos enfants qui héritent du tumulte.

Et ce “nous” n’est pas un uniforme. Il n’est pas une consigne. Il est une transmission fragile, une responsabilité reçue, une manière de se savoir précédés et suivis. Nous ne parlons pas seulement pour nous‐​mêmes. Nous parlons avec ce qui nous a faits, et devant ceux qui viendront après nous.

Voilà pourquoi la diaspora ne peut être sommée d’applaudir. Elle n’est pas un chœur docile. Elle n’est pas l’arrière-salle militante d’un gouvernement. Elle est une part vivante, inquiète, blessée, pensante du destin juif contemporain. Elle aime Israël ; elle en souffre ; elle en répond malgré elle ; elle en porte l’écho jusque dans ses silences.

On dira : ces hommes ont été élus.
Sans doute.
Mais depuis quand le suffrage donne‐​t‐​il l’innocence ? Depuis quand une élection transforme‐​t‐​elle une parole violente en parole juste, une provocation en clairvoyance, une politique de faction en destin national ? La démocratie donne mandat ; elle ne remet pas l’âme en blanc. Elle autorise à gouverner ; elle n’interdit pas de juger ceux qui gouvernent. Israël n’est pas une démocratie abritée. Israël est un pays endeuillé, attaqué, fracturé, contraint de défendre son existence contre des ennemis qui ne lui reprochent pas une politique, mais sa présence même. C’est précisément pour cela que l’exigence doit être plus haute. Parce que l’ennemi est monstrueux, il ne faut pas lui abandonner notre langage. Parce que la guerre est nécessaire, il ne faut pas la laisser aux pyromanes. Parce que l’existence d’Israël est vitale, il ne faut pas la confier aux hommes qui la diminuent.

Aimer Israël, ce n’est pas l’identifier à Ben Gvir ou à Smotrich. Ce serait leur faire trop d’honneur. Israël est plus vaste que leurs colères, plus profond que leurs mots d’ordre, plus ancien que leurs certitudes pressées. Israël est un pays réel, disputé, déchiré, vivant ; une démocratie inquiète ; une société traversée de douleurs et de désaccords ; un peuple qui n’a pas cessé de discuter avec lui‐​même, même au plus près de la rupture.

Un peuple en guerre et endeuillé mérite mieux que des ministres pyromanes ; les soldats israéliens méritent mieux que des hommes qui changent leur courage en décor idéologique ; les otages méritent mieux que d’être invoqués pour suspendre le jugement ; les Juifs de diaspora méritent mieux que cette sommation au silence qui voudrait leur faire prendre la servitude pour de la loyauté.

Je soutiens Israël. Je soutiens son droit à vivre. Je soutiens son droit à se défendre. Je soutiens son devoir de vaincre ceux qui veulent sa disparition. Mais je refuse que ce soutien devienne une abdication. Je refuse que la fidélité devienne une chaîne. Je refuse que le deuil devienne une doctrine. Je refuse que la peur devienne un gouvernement de l’esprit. Car il existe une manière de défendre Israël qui le grandit. Et il existe une manière de prétendre le défendre qui le rabaisse. Aimer Israël, ce n’est pas applaudir tout ce qui prétend parler en son nom. C’est parfois avoir le courage moral, politique et juif de dire : cela nous compromet, cela nous diminue, cela nous égare.

Nous ne confondrons pas Israël avec ceux qui le réduisent. Nous ne livrerons pas son nom aux pyromanes. Nous ne ferons pas de notre fidélité une servitude.
Et si cette fidélité coûte, si elle blesse, si elle oblige à marcher seule entre deux haines, alors peut‐​être est‐​ce parce qu’elle n’a pas encore renoncé à être vraie.