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7 octobre : Continuer à raconter l’histoire de Bar Zohar, 23 ans

Bar Zohar, 23 ans, a été assassinée le 7 octobre 2023. Lorsque les premières alertes ont retenti, elle se trouvait avec des amis au Festival Nova. En tentant de s’enfuir en voiture, Bar a croisé la route de terroristes et a été blessée avec d’autres. Alors qu’elle aurait pu se sauver, la jeune femme a décidé de revenir sur le site du Festival pour alerter la police et lui indiquer où se trouvaient certains terroristes et comment les éviter. Bar Zohar a ainsi aidé des centaines de personnes à leur échapper. Trois plus tard, ses parents portent la mémoire de leur fille en s’engageant en faveur du dialogue, en croyant dur comme fer que l’on peut vivre avec ceux qui ne pensent pas forcément comme nous. Entretien avec Katy Zohar, la mère de Bar. 

Publié le 6 octobre 2026

7 min de lecture

Bar Zohar (archive familiale)

En quelques recherches, on apprend que Bar Zohar, votre fille, était une personne d’une extrême intelligence. Comment pourriez-vous nous la raconter ?

Depuis qu’elle est toute petite, elle se distingue par son intelligence : à l’âge de 7 ans, elle a commencé à étudier le droit et les mathématiques en suivant un cursus universitaire. Le matin, elle allait à l’école et, l’après-midi, à l’université. Elle a toujours été très curieuse, avide de connaissances, elle aimait apprendre pour être capable de parler de n’importe quel sujet avec un certain niveau. 

Apprendre, c’était quelque chose qui lui était facile. À l’âge de 13 ans, elle a commencé à donner des cours particuliers, elle pouvait s’adapter à n’importe quelle discipline. Il y avait aussi chez elle, dans ses mots, dans sa façon de s’exprimer, une manière aristocratique de le faire, elle était distinguée, raffinée ! C’est la raison pour laquelle elle était surnommée barbour, qui signifie le cygne en français. Il y a aussi un jeu de mots avec son prénom “Bar”. 

Bar est née à Ashdod et, quand elle a eu un an, nous avons déménagé à une heure de là, à Gan Yavne, pour qu’elle puisse grandir dans une maison avec un jardin. Lorsqu’elle est partie à l’armée, nous avons déménagé à Kfar Warburg, dans un moshav, c’est là‐​bas que nous étions le 7 octobre 2023. Aujourd’hui, nous vivons près du site du Festival, qui est devenu un lieu de recueillement. Dès que quelqu’un nous le demande, nous accompagnons des groupes sur le site de Nova, nous nous rendons tout de suite disponibles pour des visites en anglais, en français, en espagnol ou en hébreu. 

Bar a aussi servi dans l’armée, quelles étaient ses missions ? 

Elle est entrée à l’armée à 19 ans et elle a directement intégré les renseignements parce qu’elle était brillante (chaque année, elle arrivait première à l’école). Elle avait la possibilité de choisir ce qui l’intéressait le plus, elle a demandé à intégrer une nouvelle unité chapeautée par les États‐​Unis, Yehidat Refahim, aussi appelée Ghost (unité fantôme). On les surnommait ainsi parce que personne n’était capable de savoir ce sur quoi ses membres travaillaient, leurs actions n’étaient pas connues. Nous n’avons jamais su ce à quoi elle était occupée pendant deux ans, elle n’avait pas le droit de nous le dire. Elle a reçu une médaille pour son travail, qui lui a été décernée par un haut‐​gradé américain. Nous l’avons appris après sa mort. Son commandant à l’armée nous a rendu visite pour nous apporter le film de la remise. Et, en cherchant dans sa chambre, nous avons trouvé sa médaille. Bar a été la seule soldate à être récompensée. Mais, on ne saura jamais pour quelle raison. 

Après l’armée, qu’a-t-elle choisi de faire ? 

Elle a voyagé d’abord avec son fiancé, puis avec une amie et enfin, toute seule, pendant sept mois en Amérique latine. C’est pendant ce voyage qu’elle a rencontré les copains avec lesquels elle est allée au Festival Nova. Bar aimait aller dans des festivals, elle aimait la musique. 

Entre février 2023, date de son retour de voyage, et le 7 octobre, Bar préparait sa rentrée à l’université de Haïfa. Elle devait commencer des études en bio‐​informatique le 12 novembre 2023.

Vous l’avez dit, le 7 octobre 2023, Bar se trouvait au Festival Nova. Que lui est-il arrivé ? Dans un article, vous disiez qu’il était important que l’on se souvienne que Bar avait aidé à sauver ses amis… 

Ce jour‐​là, Bar avait pris ma voiture. C’était une jeune femme qui ne conduisait pas si elle avait bu. Elle nous appelait toujours si elle n’avait pas les idées claires. Le 7 octobre, elle a appelé son père vers 6 heures du matin, elle lui a demandé s’il pouvait venir la chercher parce que des alertes avaient commencé à retentir et qu’elle ne se sentait pas de conduire. Mais, il ne pouvait pas parce que chez nous aussi, des alertes résonnaient. Elle a donné les clés de la voiture à un ami pour qu’ils quittent le Festival. Ils se sont rapprochés du kibboutz Be’eri et, sur la route, ils ont croisé un policier qui leur a dit de faire demi‐​tour parce qu’il pensait que des terroristes avaient forcé les portes du kibboutz. Mais, sur cette même route, des terroristes se sont mis à tirer sur la voiture et ses passagers. Sa voiture en a percuté une autre. Bar était blessée au niveau du pied. Un de ses copains a été touché trois fois au niveau de la poitrine. Ils ne savaient pas quoi faire : rester dans la voiture, sortir de la voiture ? Dans tous les cas, ils étaient face à des terroristes. 

Bar a décidé de se sauver pour rejoindre l’autre voiture – qui avait été abandonnée par son conducteur –, ses amis ont dit qu’elle avait couru comme dans le film Rambo. Elle a alors reçu une balle dans le ventre mais elle a réussi à rejoindre l’autre voiture. Elle est retournée voir ses copains et elle leur a crié : si vous voulez vivre, montez dans la voiture. En partant, ses copains n’ont pas compris pourquoi elle se redirigeait vers le Festival. Bar tenait à dire aux policiers qu’ils se trompaient dans leurs indications : ils conseillaient à tout le monde de courir sur une route mais, sur cette route, des terroristes les attendaient. Comme elle était très blessée, elle a perdu beaucoup de sang et a perdu connaissance. Deux personnes sont venues la secourir : c’était Daniel et Neria Sharabi. Ils ont demandé à la manager du Festival de rester avec Bar, de faire en sorte qu’elle reste éveillée. Il était 7h25, Bar a dit, en larmes, aux policiers : “arrêtez de dire aux gens de courir sur la route, il y a des terroristes. Et si vous ne me croyez pas, allez voir ce qui est arrivé à ma voiture, elle est criblée de balles”. Les policiers ont mesuré l’horreur de ce qui était en train de se passer et ont dit aux festivaliers de courir de l’autre côté de la route, pas vers les terroristes. Donc, de 7h25 à 9h15, moment où les terroristes ont réussi à entrer sur le site du Festival, 2.500 jeunes ont pu se sauver. À 9h15, Bar avait déjà perdu trop de sang, elle en est décédée. 

Au début, à partir des témoignages qui nous parvenaient, on pensait que Bar avait sauvé ses amis, ceux qui étaient dans la voiture avec elle. Mais, au fil du temps et des mots qui nous étaient adressés, nous avons compris qu’elle avait sauvé des centaines de personnes, elle est retournée sur les lieux pour alerter. Nous avons aussi appris ce qui s’était passé à travers les vidéos. On a tout vu, quand ils ont tiré sur Bar, ses derniers moments quand elle était vivante. Nous recevons encore des messages de personnes qui complètent les témoignages existants, qui ajoutent des détails à son histoire. 

Dans le discours que vous prononcerez, avec votre mari, le 7 octobre, en hommage à votre fille. Vous avez écrit : comment serons-nous dignes d’eux [de ces jeunes assassinés le 7 octobre alors qu’ils dansaient] ? Comment peut-on se montrer digne d’eux, la société israélienne, la diaspora ? 

C’est une question que l’on doit garder en tête. Toujours. Au quotidien, nous devons faire l’effort de dialoguer, d’échanger avec des personnes avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord. C’est ainsi que la lumière de ma fille nous accompagne. Je crois que ma fille, pendant 23 ans, la durée de sa vie, a essayé de nous apprendre à regarder l’Autre. À l’âge de 14 ans, nous pensions que Bar aimait les femmes, parce qu’elle portait un discours très militant sur le sujet, elle était très engagée et voulait que nous évoluions dans nos mots. Elle n’était pas homosexuelle, elle tenait simplement à ce qu’on ne juge pas l’Autre. 

Dans ce même discours, vous déclarez aussi : “Puissions-nous savoir prendre dans nos bras celui ou celle qui pense différemment. [...] Nous devons trouver, au cœur de notre quotidien, la force de vivre les uns aux côtés des autres”. Vous appelez au dialogue avec celui ou celle qui ne partage pas vos idées. Comment arriver à ce que l’échange soit fertile, respectueux, digne de Bar, digne de cette jeunesse ? 

Aujourd’hui, nous sommes trois ans après la disparition de Bar et, trois ans après, nos familles, nos amis, nos proches ne savent pas pour qui nous voterons. Personne ne sait qui nous préférons sur le plan politique. Avec mon mari, nous n’évoquons pas ce sujet, parce que nous ne savons jamais ce que pense notre interlocuteur, nous ne voulons pas créer un malaise. Si une personne tente de mettre le sujet sur la table, nous lui disons que nous préférons l’éviter. En général, la personne ne poursuit pas la conversation, elle comprend. C’est comme ça qu’on y arrive. 

Je voudrais aussi que l’on pense à cette question que nous a posée la rabbin Delphine Horvilleur lorsque nous l’avons rencontrée : “Sommes‐​nous encore à l’époque de Beit Hillel et de Beit Shammaï ? Ou sommes‐​nous déjà à Yavné, après la destruction ?” Comment faire en sorte que cette question ne nous quitte pas ? 

Qu’attendez-vous de nous, nous qui apprenons qui était Bar, le rôle qu’elle a joué dans le sauvetage de milliers de personnes ? 

Nous aimerions que son histoire soit racontée, qu’elle se transmette. Très souvent, nous recevons des messages d’inconnus qui se trouvent sur le site de Nova et qui écrivent : je ne vous connais pas mais j’ai eu accès à l’histoire Bar. Depuis le 7 octobre, ce qui nous importe, c’est de parler de notre fille, de faire en sorte qu’on parle d’elle et qu’on continue à le faire. Nous avons publié des poèmes qu’elle a écrits. Il y en a un qu’elle a rédigé alors qu’elle était en voyage en Amérique du Sud, un an avant le 7 octobre. Dans ce poème, la date du 7 octobre est inscrite. 

J’ai tendance à écrire en métaphores et en images. J’ai peut-être un peu peur d’exprimer vraiment les choses avec des mots. J’aime laisser une place à l’imagination, à une interprétation personnelle qui laisse place aux erreurs. Comme c’est effrayant, d’écrire vraiment
d’amplifier la grandeur de la douleur - (7/10), 
d’accepter la réalité
J’aime du plus profond de mon cœur mais c’est une erreur car jamais personne ne m’a aimée en retour
Il est assez clair que le problème vient de moi, 
je réussis à tomber amoureuse une fois de temps en temps, probablement qu’il n’est pas possible de tomber amoureux en retour.

Traduction de Ella Avni Levi

Bar a agi avec courage, elle était blessée et malgré cela, elle était décidée à alerter. Elle savait que si elle ne le faisait pas, beaucoup de personnes seraient tuées. En fin de compte, elle a donné sa vie pour que d’autres puissent vivre. Elle a toujours protégé d’autres personnes, celles qui pouvaient être les plus vulnérables. Elle avait une amie qui n’était pas acceptée par les autres, Bar insistait pour qu’elle l’accompagne aux anniversaires, aux événements, pour qu’elle fasse partie du groupe. La semaine dernière, je suis allée au mariage d’une de ses meilleures amies et cette jeune femme était là, entourée de toutes les autres. On a pensé : ces liens qui continuent de se tisser, c’est grâce à Bar. C’est la présence de Bar. 

Propos recueillis par Léa Taieb